Tastevin

Un philosophe de mes amis, assez lecteur et disert pour croire sur parole et assurer que les sens trompent, se vit un jour intronisé dans la sereine confrérie des chevaliers du Tastevin, où ceux qui savent taster le font à merveille. L'un des leurs, raconta-t-il vingt ans après, se montrait depuis longtemps si infaillible dans la reconnaissance des crus et des années que l'assemblée, en conspiration pacifique, décida de le tromper à coup sûr. Des conjurés soudoyèrent en grand secret tel vigneron bourguignon de la côte pour qu'il acceptât de planter quelque rangs à part, haut ou bas, mais hors l'emprise des vignes. Ce qu'il fit. Les années passèrent. Les jeunes ceps vieillirent, on en tira le produit. Et un aussi beau jour qu'aujourd'hui, on servit à ce pape le vin qui méritait si bien qu'on le dît nouveau; on pria l'augure de dire. Silence. Il fit glisser longuement sur les parois ventrues du verre les jambes rubis sombre du liquide problématique, le considéra, le huma et, les yeux fermés, le goûta. Silence. "Messieurs, déclara-t-il, cent regrets, ce vin n'existe pas."

Exclamation plaisante, quoique secrètement suffoquée. "Ce qui n'existe pas, cher maître, ne saurait remplir votre verre." L'ami philosophe disserta sur le néant, on le fit taire, il avait oublié qu'il dînait en bonne compagnie. "Je persiste et signe, poursuivit le maître, ceci ne peut venir ni de Bordeaux sans doute, ni du Rhône, ni de Hongrie, à peine puis-je dire qu'il coule de la côte." Allons, allons, répondit le choeur troublé. "S'il existait, persifla-t-il, pris d'une intuition soudaine, il ne pourrait issir que d'un seul endroit", et de décrire en précision le haut ou bas de côte où le vigneron avait planté ses rangs. Le spécialiste du néant et de la parole en eut comme chacun le souffle coupé.

Michel Serres, Les cinq sens, Paris, Grasset, 1985.


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