A la Une : Existe-t-il une vie intellectuelle en France ? par Jean-Claude Milner

(Extrait)

Qu’il existe une vie intellectuelle en France et singulièrement à Paris, a toujours semblé une donnée naturelle. Comme la haute couture et la cuisine. La nature dont il est ici question relève bien entendu de l’histoire, mais peu importe ; il s’agit de faire entendre qu’il n’est pas besoin de se faire du souci ; rien ne saurait prévaloir contre une tradition si profondément ancrée. Erreurs des politiques, médiocrité des individus, décrépitude des institutions, rien de tout cela ne doit inquiéter.
J’aurais pour ma part la conviction exactement contraire. Je ne sais pas à vrai dire ce qu’est une vie intellectuelle, mais si je me fie à l’usage pour comprendre l’expression, je tiendrais volontiers qu’il n’y a jamais eu de vie intellectuelle en France que par exception, et que les exceptions attestées sont toujours le fait d’une volonté, favorisée par un concours de circonstances.
Autrement dit, je tiens que le savoir et l’étude n’ont pas de place naturelle dans la société française. Je tiens aussi que cela se constate avec évidence en ce moment même. L’indice le plus net : l’inlassable conviction qu’on ne peut admettre une pratique de savoir que si elle est strictement subordonnée à quelque service social. Pour les Lettres, il n’en est que deux : ce service social qu’on appelle l’éducation ou cet autre service social qu’on appelle la culture. Faire que les enfants soient sages comme des grandes personnes et faire que les grandes personnes demeurent suffisamment puériles pour qu’elles se contentent de bavarder. Si l’une ou l’autre de ces conditions n’est pas remplie, celui qui se dévoue à l’étude, sous quelque forme que ce soit — encyclopédie, fiction, mise en scène, etc. —, encourt le blâme silencieux de l’indifférence et bientôt la raillerie. À lui de se construire des protections. Certains choisissent la solitude, d’autres se constituent des cercles d’amis, d’autres inventent des institutions ; se taire en public et en privé, se taire en public, mais pas en privé, parler à mots couverts, en équivocité, en style impénétrable, en clarté trompeuse, on sait que chacun dans la nécessité fait comme il peut.
L’observateur discerne là un héritage lointain de la Contre-Réforme, constatant que les pays issus de la Réforme et notamment l’Allemagne en ont longtemps usé tout autrement. Préférer les collèges aux universités, les Belles Lettres à la philologie, la rhétorique à la grammaire, l’ornement à l’exactitude et la précision, le service des maîtres de l’heure à l’isolement réfractaire, tel fut le choix conscient des Jésuites. Il eut sa version haute et sa version basse. La version basse l’emporta souvent au cours de l’histoire de France. Le bel esprit, l’intelligence, l’élégance de manières et de parole, autant de beaux noms qui recouvrent trop souvent les immondices de l’ignorance et de la bêtise.

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n° 2

Existe-t-il une vie intellectuelle en France ?, par Jean-Claude Milner

L'Inde de la haine ?, par Catherine Clément

La petite misérable, par François Regnault

Art anatomique, par Gérard Wajcman

Revoir Volterra, par Anne-Sophie Janus

Une phobie du sens inconscient, par Serge Cottet

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Homosexualités, par Agnès Aflalo

En réponse à Françoise Giroud

Quelles autorités pour quelles punitions ?, par Éric Laurent

Politique et psychanalyse, par Pierre-Gilles Guéguen

Vu de Rome, par Antonio Di Ciaccia

Amour et jouissance, par Esthela Solano-Suarez

Le jouet cassé, par Pierre Naveau

Un cas, pour répondre à Françoise Giroud, par Monique Kusnierek