L’affaire du RER
Une interview de Laurent Mucchielli publiée dans Libération

Pourquoi s’est-on aussi vite emballé sur la fausse agression du RER D ?

D’abord je veux dire que cette affaire est édifiante et qu’il serait fondamental qu’elle provoque une prise de conscience et un vrai débat sur l’état dans lequel est tombé le débat public en France. Il est en effet dramatique de constater qu’une simple affabulation suffit à déclencher une campagne nationale de stigmatisation d’une catégorie de la population, sur la base d’un scénario aussi absurde. Car s’il y a évidemment quotidiennement des agressions dans le RER et s’il existe aussi un racisme anti-juif chez certains jeunes Français d’origine maghrébine, trouver vraisemblable qu’ils s’identifient au nazisme et qu’ils violentent une mère et son bébé est une diabolisation qui rappelle les pires souvenirs. Enfin, en accréditant ce type de construction fantasmatique, l’ultra-médiatisation à laquelle nous avons assistée risque de donner des idées à d’autres et d’avoir un jour pour effet de faire advenir réellement ce genre d’identifications morbides.

Pour répondre maintenant à votre question, deux constats. Le premier sur le fonctionnement de « l’affaire ». Il met en cause trois ou quatre acteurs. Le premier n’est pas clair : ce sont certains hauts fonctionnaires de police qui ont sans doute manqué de prudence en faisant remonter jusqu’au ministre le contenu d’un simple procès-verbal déclaratif avant d’avoir réellement instruit l’affaire, et qui de surcroît semblent l’avoir divulgué à la presse. Le reste est beaucoup plus évident. Ce sont d’abord les hommes politiques, de tous bords, qui s’empressent d’afficher leur indignation et leurs jugements moralisateurs et de faire assaut de déclaration de fermeté, ce qui ne coûte rien et n’aide pas à réfléchir. Ce sont ensuite les journalistes qui, se copiant et se suivant les uns les autres, s’emparent d’un fait divers pour en faire un événement national, en l’absence de toute enquête. Ce sont enfin des associations et des intellectuels qui s’empressent également d’utiliser ce pseudo fait divers au nom de valeurs anti-racistes que nous partageons tous, mais dans des formes tellement accusatrices et tellement généralisantes à l’encontre des musulmans et des arabes, qu’elles ne les honorent certes pas. Finalement, les seuls à s’être comportés en professionnels dans cette histoire, ce sont les enquêteurs de police judiciaire, à partir du moment où ils ont été saisis par le Procureur.

Second constat en forme de questions posées à tous ces commentateurs : avez-vous réfléchi une minute au message que vous étiez en train de délivrer à la France entière ? Ce message est tout simplement : « jeunes arabes et noirs de banlieue = Nazis » ! Est-ce que vous pensez qu’en suscitant des peurs aussi profondes vous allez aider à apaiser les tensions communautaires ? Croyez-vous faire votre devoir en jetant ainsi de l’huile sur le feu ? Croyez-vous aider les citoyens Français de confession juive et musulmane en les dressant les uns contre les autres ? Votre devoir n’est-il pas plutôt d’éduquer nos concitoyens (par exemple en enseignant davantage l’histoire des religions, l’histoire du colonialisme, l’histoire de l’antisémitisme, et en faisant aussi connaître l’histoire des relations entre Juifs et Musulmans qui, dans d’autres pays et à d’autres époques, ont cohabité sans aucune difficulté) ? N’est-il pas plutôt de les aider à faire la part des choses entre 1) les provocations de collégiens ou de lycéens qui suivent bêtement une mode, 2) le vernis idéologique que se donnent parfois de vrais délinquants en mal de valorisation identitaire, 3) les extrémistes qui existent mais ne sont que des groupuscules sous surveillance policière (qu’ils soient musulmans, juifs ou d’extrême droite), en enfin 4) la grande majorité de nos concitoyens, juifs, musulmans, chrétiens ou athées, jeunes ou vieux, qui désirent simplement vivre en paix avec leurs voisins ?

A-t-on déjà vécu en France une affabulation d’une telle ampleur ?

Peut-être pas d’une telle ampleur, mais on peut se souvenir du mensonge du conducteur de bus de Marseille, sur une prétendue agression par des « jeunes » en mars 2002, largement répercutée par les médias dans l’ambiance délétère de la campagne présidentielle. Par ailleurs, les fausses rumeurs et les informations tronquées voire totalement déformées ont été très fréquentes depuis 2-3 ans. On songe par exemple au bagagiste pseudo terroriste de Roissy ou à l’agression pseudo antisémite d’Épinay-sur-Seine. Et puis on pourrait aussi faire des comparaisons avec l’affaire Paul Voise à la veille du premier tour des élections présidentielles d’avril 2002 ou celle de Patrice Bègue à Evreux, un mois plus tôt. Là aussi, les médias, les politiques et certains groupes de pression ont construit un symbole, une icône, sans se soucier de vérifier quoi que ce soit. Et comme par hasard, à l’arrivée, le message est toujours le même : les enfants des immigrés et les musulmans menacent la société française. Je pense qu’en agissant de la sorte, nous construisons jour après jour toujours plus de racisme et de contre-racisme, le premier produisant fatalement le second (par exemple le jeune arabe victime de racisme produisant en retour un racisme anti-blanc ou antisémite). Je pense que tous ceux (politiques, journalistes, intellectuels, représentants associatifs ou syndicaux) qui se livrent depuis quelques années à cette surenchère de la peur sont des irresponsables. Il est temps de sortir de la culpabilité qu’ils nous renvoient en prétendant que nous euphémisons les choses. Personne ne nie les problèmes de délinquance et les diverses formes de racisme qui traversent la société française. Mais il est évident que la façon dont ils sont présentés dans le débat public les renforce au lieu de les diminuer.

Prendre en compte la parole de la victime avant de la vérifier, c’est forcément prendre le risque de se faire piéger quand on raconte son histoire ?

Bien sûr, on l’a vu aussi dans l’affaire d’Outreau. Mais il faut élargir le problème. Notre société est apeurée car elle manque de cadres de pensée pour comprendre et donner du sens aux conflits sociaux qui la traversent ainsi d’ailleurs qu’à ceux qui agitent le monde. Du coup, on réinvestit les vieux fantasmes et les vieilles catégories (notamment les catégories racistes envers les Juifs et les Musulmans) qui gisent au fond de la mémoire collective européenne et que le conflit israélo-palestinien a réactivé au cours des années 1990. Et c’est pour la même raison que notre société sacralise la parole des victimes dans un cadre manichéen opposant les victimes et leurs bourreaux, les bons et les méchants. La réalité n’est bien entendu jamais aussi simple. Mais faute de pouvoir penser les conflits, on revient au fondement de toute morale : l’opposition du Bien et du Mal. Cela produit un consensus moral qui nous rassure, mais qui nous empêche de penser et qui conduit de surcroît à désigner des boucs-émissaires. Il est urgent d’en prendre conscience et d’y résister, ne serait-ce qu’en respectant les règles qui sont censées faire de nous des professionnels. Laissons la démagogie compassionnelle aux politiques et à tous ceux qui sont pressés d’afficher leurs émotions. Et qu’au moins les journalistes et les intellectuels (ainsi que les policiers et les juges par ailleurs) respectent un code de conduite, une déontologie : ne pas parler quand on est sûr de rien, ne pas avancer d’explication tant qu’on a pas fait d’enquête et ne jamais tenir un seul point de vue pour la vérité objective. Il faut essayer de tenir cette ligne et de résister à la pression de conformisme qui consiste à penser « d’autres en parlent, nous sommes donc obligés d’en parler », surtout si c’est pour dire toujours la même chose. A la norme des moutons de Panurge, il faut opposer une éthique professionnelle. Sinon ces dérives se répèteront et ne feront qu’envenimer davantage les choses.

Peut-on concilier le "temps" des médias et le "temps" de l’enquête policière ?

Très clairement : non. Que les médias couvrent en temps réel les procès et en informent la population est tout à fait légitime. Sauf décision de huis clos, la justice est publique. C’est un droit démocratique. Mais que les médias s’emparent des faits divers et s’autorisent à prétendre les analyser avant même que l’enquête policière ait eu lieu est la porte ouverte aux pires dérives et aux manipulations. Cette affaire du RER nous le rappelle mais on pourrait songer par exemple aussi aux affaires de pédophilie. Combien de fausses accusations qui ont dévasté la vie des personnes concernées ? En tout état de cause, avant de publiciser une affaire, il faudrait attendre au moins la clôture de l’enquête de police et la mise en examen par le juge d’Instruction. Et rappeler que, même à ce stade, les suspects sont toujours présumés innocents. Ceci devrait faire l’objet d’un grand débat au moins entre journalistes, magistrats et responsables politiques, à l’issue duquel on se donnerait des règles minimales pour prévenir ces dérives.

Laurent Mucchielli est sociologue, chercheur au CNRS, directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP).