Travailler avec les familles, un nouveau partage de la relation éducative
Laurent Ott , Erès, l’éducation spécialisée au quotidien, 2004, 118 p.
Laurent Ott, éducateur spécialisé, docteur en sciences de l’éducation, président de l’association Intermèdes, nous livre ici des réflexions basées sur son expérience.Son livre se décompose en deux parties : Connaître les familles aujourd’hui, et Travailler avec les familles. L’auteur s’emploie à déconstruire un certain nombre d’idées reçues, qui généralement ne souffrent aucune remise en cause, dans le champ social et éducatif, dont celle que les familles seraient les premières responsables des difficultés de leurs enfants. Dans le même temps, les services sociaux pratiqueraient avec elles une forme de partenariat, voire de « co-éducation » à propos des enfants. D’emblée, dans le premier chapitre de la première partie (Les familles au secours des institutions), l’auteur souligne le déséquilibre des pouvoirs entre les uns et les autres : alors que les parents rendent des comptes aux agents institutionnels, ces derniers sont bien loin d’en faire autant par rapport aux parents. Ce déséquilibre des pouvoirs, marque d’un déséquilibre social, particulièrement flagrant en milieu pauvre, rappelle le concept de vulnérabilité sociétale de Lode Walgrave, qui recouvre « le risque couru par certaines parties de la population dans leurs contacts avec les institutions sociales ». [Ces personnes] [...] ne disposent ni du pouvoir, ni de l’autorité pour faire valoir suffisamment leurs intérêts, leurs besoins, leurs valeurs, leur style de vie » [...]. [1] L’auteur souligne l’évolution de l’attitude des acteurs sociaux, de la séparation enfants/familles à l’injonction faite aux familles de prendre en charge leurs enfants, fussent-ils très difficiles ou porteurs de handicap, en partie du reste pour des raisons économiques. Dans le deuxième chapitre (La famille n’est pas une obligation), l’auteur souligne que les enfants qui témoignent de lacunes scolaires ou de déviances comportementales sont considérés comme des « nullités », alors que d’autres enfants porteurs de véritables handicaps sont beaucoup plus valorisés. D’une manière générale, les enfants sont plutôt mal considérés, leur environnement et les familles porteurs de « mauvaises influences ». Tout ce qui vient de l’extérieur de la famille est considéré comme dangereux, alors que les enfants sont agressés, blessés ou tués bien plus dans l’espace familial qu’ailleurs. D’autre part, les activités des enfants ne se conçoivent plus hors surveillance. Le processus éducatif est le fait de diverses influences, qui dépassent largement celles du milieu familial. L’éducation relève du désir, d’un projet positif, et non du souci sécuritaire d’éviter les dangers qui guettent les enfants, ou de la préoccupation « républicaine » de diffusion d’un code de morale ou de bonnes manières. Le troisième chapitre (les familles sont-elles démissionnaires ?) interroge un lieu commun plus que répandu sur la « démission des parents », et un autre tout aussi solidement installé sur « le niveau qui baisse » et « le bon vieux temps où tout le monde savait lire ». Le niveau qui baisse serait ainsi d’ailleurs dû à... « la démission des parents » ! Carentes, démissionnaires, immatures d’un côté, mais sommées de prendre en charge leur progéniture, tel est le paradoxe souligné par L. Ott . Cette accusation de démission est liée à l’injonction qui leur est faite de seconder les maîtres dans leur tâche d’éducation, voire de répression sur les enfants, injonction que les parents ne suivent désormais plus à la lettre. La démission supposée des parents est également liée à une survalorisation de leur rôle, par rapport aux autres instances éducatives. Elle conduirait à la pénalisation des comportements familiaux jugés « démissionnaires », sur le modèle de la punition collective. L’auteur souligne la distance entre le monde domestique et celui de l’école, et le fait que les parents tentent de préserver au maximum leur espace intime, refusant souvent d’y répercuter les punitions de l’école, d’autant pus que les injonctions de cette dernière les décrédibilisent dans leur rôle éducatif. Le quatrième chapitre (Des familles ouvertes sur le collectif) traite des demandes des familles concernant des questions éducatives. Ces demandes sont nombreuses aujourd’hui, mais encore traitées sur le registre de l’incapacité parentale et non sur celui d’une recherche de co-éducation. Les institutions par ailleurs répondent avec des délais incompatibles avec la résolution rapide des difficultés des enfants. Les familles les plus éloignées de la communication avec leur enfant sont aussi les plus préoccupées par le contrôle et la répression à leur égard. Elles auraient besoin de mettre en place des relations avec leurs enfants, et des relations proches avec les intervenants associatifs ou institutionnels, alors qu’elles se replient plutôt sur elles-mêmes, manifestant leur malaise par une multiplicité d’interdictions et une prise de distance par rapport aux intervenants. Le cinquième chapitre (Des lieux inadaptés à des enfants et à des familles actuellement plus conscientes) souligne les meilleures compétences des parents d’aujourd’hui par rapport à ceux d’hier, et les stratégies de refus des parents face aux institutions, interprétables comme des manières passives de protester contre le traitement dont ils sont l’objet, et non pas sujets. Les institutions, l’Ecole en particulier, oscillent entre une vision scolaire et un modèle thérapeutique (expliquer ou corriger les dysfonctionnements). Les espaces collectifs sont vides, au contraire d’autres sociétés, mais on assiste à des tentatives de micro-sociabilités. Le sixième chapitre (Une alternative communautaire et contestataire) traite de ces initiatives, conçues comme des formes de résistance. Les cités de banlieue sont d’ailleurs vues par les autorités comme des zones à reconquérir (sur qui ?). L’auteur interprète les diverses dégradations observées dans l’espace public comme autant de formes de contestation politique. Les « quartiers » tels qu’on les nomme aujourd’hui, sont les lieux d’une très intense vie sociale, dont le reste de la population ignore la vitalité, l’accent étant mis sur les aspects les plus négatifs. Les familles sont d’ailleurs peu crédibilisées dans un engagement politique, les militants étant principalement célibataires et sans engagement affectif, alors que dans certaines sociétés, ce sont bien les groupes familiaux dans leur entier qui participent aux luttes collectives. Dans la deuxième partie (Travailler avec les parents), Laurent Ott interroge une évidence : il faut travailler avec les familles Cette thématique est d’ailleurs apparue en même temps que les multiples déclinaisons de celle sur l’insécurité... Dans le premier chapitre de cette partie, il insiste sur un point fondamental : dans la relation éducative, il faut garder avec l’enfant les relations primordiales, et distinguer fonction parentale et fonction éducative. La fonction parentale est un outil au service de la fonction éducative. L’action éducative auprès des enfants doit être visible, et située dans l’espace public. L’auteur décline ensuite des recommandations pour les enfants qui s’opposent aux éducateurs ou les sollicitent plus que les autres : écoute plus personnalisée, intégration dans un groupe sur des projets collectifs... Plusieurs principes sont indispensables à la réalisation du travail avec l’enfant : La permanence éducative, sous les yeux du quartier, suscite des critiques, mais aussi une participation progressive des parents aux activités de leurs enfants, et des rapprochements intergénérationnels. Dans le deuxième chapitre (Nul ne naît parent), l’auteur dénonce un effet inattendu du soutien à la « fonction parentale », confondue avec la « fonction éducative » : le repli des familles sur elles-mêmes, convaincues qu’ainsi, elles vont faire la démonstration de leur prise de responsabilité en ne s’investissant pas dans la vie sociale de type militant, mais aussi dans les formes de sociabilité plus courantes : sorties, invitations reçues et données... Le manque de confiance en soi, le sentiment de relégation, contribuent à cet isolement. La parentalité devient l’engagement majeur qui coupe des autres, y compris des engagements affectifs entre adultes, et un enjeu majeur devant autrui : les parents sont jugés sur leurs « aptitudes » à contrôler leurs enfants dans les lieux publics. Par ailleurs, les animateurs sociaux remarquent que si les habitants des quartiers participent aux fêtes, ils le font sans investissement autre que leur simple venue, ce qui représente pourtant déjà beaucoup. On note aussi la relative désaffection des parents des activités dites culturelles et à visée éducative qui leurs sont proposées. De fait ces activités correspondent plus aux souhaits et aux codes culturels des organisateurs qu’à ceux du public, et ce décalage reflète la domination sociale présente dans ces démarches. La « permanence éducative en milieu ouvert » permet aux adultes de prendre une part active aux activités proposées. Les étapes de l’implication parentale sont précisées, et l’auteur insiste sur la durée de plusieurs mois à plus d’une année pour que commencent à se nouer des liens permettant les prises d‘initiatives. La question de l’autorité est interrogée : on la confond souvent avec force et contrainte, les parents sont supposés en manquer, mais que dire des institutions ? De l’école en particulier, dont les enseignants invoquent souvent les carences parentales pour justifier leur manque de contrôle sur les élèves ? Loin de mettre en présupposé l’autorité des parents, source de toutes les autres, L. Ott propose de la considérer en réseau avec d’autres, y compris celle des jeunes eux-mêmes. Un bon partage de l’autorité consisterait à travailler à rendre les adultes et les enfants/jeunes à « reprendre directement possession de leur environnement de vie », y compris en tissant des liens avec d’autres quartiers. Le troisième chapitre (Elever le « don » au rang d’outil hautement éducatif) développe l’idée de gratuité réciproque, (don et dette). Cette notion de don contredit les valeurs marchandes (tout s’achète et tout se vend) mais aussi celles de contrat, alors que les protagonistes ne sont pas en position d’égalité. Le don de l’éducateur est défendu par l’auteur comme permettant de s’investir de manière différenciée avec les enfants qui en ont le plus besoin. Cette notion de don lui permettrait également de rester acteur par rapport à leurs propres employeurs, alors qu’ils perdent souvent la main sur les objectifs de leur métier. Le quatrième chapitre (Eduquer, ce n’est pas orienter, c’est accompagner), fustige les initiatives visant à informer les usagers et non à les accompagner. Elles ne répondent pas à leurs réels besoins, comme en témoignent à contrario les actions de permanence éducative. Le cinquième chapitre prône « un développement de type communautaire ouvert », à l’encontre des représentations très négatives du terme de communauté. L. Ott défend la notion de groupe, indispensable pour lutter justement contre les idéologies intégristes ou d’extrême-droite. Le développement communautaire permet de construire des liens et des solutions autour de préoccupations communes. En conclusion, l’auteur appelle à résister à la marchandisation et à la montée de l’autoritarisme et du tout sécuritaire, par la construction d’espaces relationnels et sociaux avec les enfants et leurs familles, qui ne soient « sous la coupe ni des relations de type marchand, ni des relations institutionnelles de type autoritaire ». Notre grain de sel...On l’aura compris, il s’agit d’un livre engagé. L’auteur y développe une analyse critique des familles et dans le même temps, propose des pistes d’action. L’ensemble se lit facilement (l’ouvrage est bien écrit) et sera un outil pour les praticiens qui travaillent sur les quartiers. A mon sens, son grand mérite est de remettre en cause l’incontournable doxa sur le « travail avec les familles » qui n’interroge pas les mécanismes de domination sociale et les décalages culturels, sur les « contrats » qui n’en sont pas, sur l’étroite imbrication entre parents et enfants objets d’un travail. Cette imbrication prive les enfants et les adolescents de l’autonomie minimale nécessaire à leur évolution, et enferme les parents dans des obligations dont ils sortent quelquefois par l’évitement ou le refus, toutes attitudes qui se retournent contre eux de toutes façons. Deux points appellent débat ou approfondissement : interpréter les dégradations de mobilier urbain et autres comme des formes de contestation politique appelle débat, et si les propositions en termes de permanence éducative sont nombreuses, on pourrait craindre que le « don » de l’éducateur ne se traduise en exploitation accrue de professionnels déjà mal payés et soumis à des injonctions contradictoires, comme celle de développer le lien social et, dans quelques régions, de signaler aux autorités les infractions repérées dans les quartiers où ils travaillent... Par ailleurs, on attendrait des exemples d’actions de la permanence éducative, permettant d’illustrer les thèses de l’auteur. Mais gageons qu’il nous prépare un nouvel ouvrage sur ce thème...CLARIS [1] Lode Walgrave, Délinquance systématisée des jeunes et vulnérabilité sociétale, Editions Médecine et hygiène, Méridiens Klincksieck, Genève, 1992, p. 86 |