La vidéosurveillance : de l’enchantement technologique à l’évaluation de son efficacité
Par Frédéric Diaz

Au départ, une évidence. On n’agit pas de la même manière lorsque l’on se sait observé. L’œil extérieur, qu’il soit d’une personne ou d’un appareil de vidéosurveillance change nos comportements. Or, ce qui peut sembler une évidence ne l’est pas forcément. La surveillance est certes le moyen de prévention des déviances le plus utilisé, et la vidéosurveillance un outil qui se généralise un peu partout. Il n’en reste pas moins vrai que les résultats de son efficacité sont à démontrer. Il semble donc pertinent de chercher les raisons pour lesquelles dans certains cas cela fonctionne et dans d’autres cas cela ne fonctionne pas. Les recherches évaluatives sur l’efficacité de ces systèmes et leur contribution à une meilleure sécurité des espaces, des personnes et des biens témoignent que les résultats sont largement dépendants de certaines conditions. Au cours des années 90, une chose a donc évolué. On est passé d’un enthousiasme quasi inconditionnel pour ce type de dispositif vers plus de remise en question. Mais tous les pays n’ont pas pris en compte cette réalité au même degré. Ainsi, toute la littérature anglo-saxonne qui discute des conditions de l’efficacité de tels outils a du mal à traverser nos frontières. Le débat s’articule davantage en France entre ceux qui défendent les libertés publiques contre la menace technologique et les partisans d’un renforcement de la protection des biens et des personnes face à la demande de sécurité des citoyens. Mais quid de l’évaluation sur l’efficacité du système et surtout sur les meilleures conditions de sa mise en forme ? A la lecture des recherches, essayons donc de rattraper un peu notre retard.

La recrudescence de la vidéosurveillance en France cache une quasi absence d’évaluation

Depuis sa légalisation en France en 1995, la vidéosurveillance n’a eu de cesse de se banaliser. Comme le faisait remarquer Desplechin (2004), les premiers systèmes se sont installés dans les années 1970 et ils touchaient les réseaux routiers, les banques et les magasins de luxe, puis ils se sont développés vers les transports collectifs, les lieux de travail, de loisirs, pour gagner dans les années 1990 les stades et enfin la rue. Plus généralement, on est passé d’une implantation dans l’espace privé à une implantation dans l’espace public. On ne compte plus dorénavant les villes qui se sont munies de ces dispositifs (près de 300 villes en France, fin 2000, selon le ministère de l’Intérieur, beaucoup plus aujourd’hui). On compte plus d’un million de caméras pour soixante millions d’habitants. Partout on retrouve ces outils. Magasins, transports en commun, parkings, rues, banques, pharmacies, bijouteries, stations services, espaces de loisirs (grands stades, salles de concerts), tous les espaces sont bons pour accueillir ces nouveaux outils, avec une double finalité : prévenir et d’une manière générale faire baisser le volume de la délinquance ; réprimer et augmenter les taux d’élucidation.

Mais paradoxalement la recherche en France n’a pas encore évalué les effets sur la délinquance . Il faut donc se tourner vers le monde anglo-saxon et principalement la Grande-Bretagne pour trouver des études sérieuses quant aux effets sur les déviances. Or, quand on regarde de près les résultats de ces études, l’efficacité de tels dispositifs est pour le moins limitée.

On constate d’abord des effets distincts selon la nature des délits (Ditton, Short, 1995). D’une manière générale, on observe une baisse des crimes et délits mais avec des variations selon le type d’infraction. Une baisse nette sur les cambriolages, les vols de véhicules, les vols à l’étalage, une baisse des actes de vandalisme. On ne constate aucun changement avec les homicides, les crimes sexuels, les agressions violentes, les attaques à main armée, et même une augmentation concernant les usages de drogue, les infractions liées à l’usage de véhicules. Comme si la présence des caméras avait accru le nombre d’incidents détectés. Mais ces résultats peuvent varier d’une étude à une autre, comme par exemple la disparition des marchés de drogue constatée par Armitage et al. (1999).

D’une manière générale, la télésurveillance obtiendrait donc ses meilleurs résultats sur des délits visibles commis par des délinquants craignant la confrontation avec les acteurs de la sécurité qu’ils soient privés ou publics (Cusson, 2003).

Les résultats varient, de plus, d’une étude à une autre. Dans certains cas, le résultat de l’évaluation est l’échec des effets de la télésurveillance sur la délinquance. C’est notamment le rapport de Grandmaison, Tremblay (1997) sur l’évaluation des effets de la télésurveillance dans 13 stations du métro de Montréal. Dans d’autres cas, les résultats sont plus mitigés. Des fois cela fonctionne et des fois non. C’est notamment les conclusions de Welsh et Farrington (2002). Plus finement, cela peut fonctionner un temps, et s’estomper, par exemple si les interventions ne suivent pas.

On peut constater enfin des effets pervers. La vidéosurveillance pourrait être perçue comme un outil de construction de la déviance. On assiste alors à des formes de discrimination avec la définition de cibles prioritaires se basant sur des images préconstruites de la déviance par les policiers ou les politiques et d’une manière générale par le citoyen (Bétin, Martinais, Renard, 2003). On ne verrait donc que ce que l’on rechercherait à voir. Mais pourquoi donc dans certaines études les résultats sont probants et dans d’autres pas ? En réalité, tous les auteurs s’accordent à dire que la vidéosurveillance ne peut être efficace que si un certain nombre de conditions sont réunies (Heilmann, 2003).

La vidéosurveillance : les conditions de ses réussites et de ses échecs

Il s’agit ici de rompre avec des idées toutes faites chères à nos politiques et aux vendeurs de rêves que peuvent représenter les sociétés de sécurité privée spécialisées dans ces dispositifs. La vidéosurveillance ne sert à rien si elle n’est pas organisée et couplée autour de variables clefs. Les grands enseignements de l’évaluation sont les suivants.

Cela peut paraître évident, mais la vidéosurveillance n’est efficace que si elle s’en est donnée les moyens. Les moyens doivent être pensés autant au niveau technique qu’au niveau humain. Plus les caméras sont nombreuses, bien placées, perfectionnées et plus l’efficacité est grande et son utilisation pertinente (Brown, 1995). Le nombre et la qualification des opérateurs affectés à la surveillance des écrans ne sont pas non plus étrangers aux performances d’un dispositif de vidéosurveillance (Norris, Armstrong, 1999). Les résultats dépendent donc de la qualité d’implantation des dispositifs et des conditions concrètes dans lesquelles la vidéosurveillance opère (Cusson, 2003).

Plus l’espace observé est complexe et étendu et moins les résultats sont probants. Il s’agit de prendre en compte la complexité du réel. On ne peut pas tout observer, ou tout au moins il est plus difficile d’obtenir des résultats satisfaisants sur un espace complexe que sur une zone plus lisible. L’implantation de la vidéosurveillance à l’intérieur du métro londonien n’a pas entraîné une baisse de la délinquance (Webb, Laycock, 1992). Les remarques sont similaires pour Ditton, Short (1999) et la mis en place de la vidéosurveillance dans des centres-villes en Ecosse. De manière générale, la vidéosurveillance obtient de meilleurs résultats lorsque les espaces contrôlés sont fermés ou quasi fermés et non ouverts. Cela fonctionne dans les autobus (Poyner, 1992), dans les parkings (Tilley, 1993), dans les entrepôts (Cameron, 2003). Par contre cela ne fonctionne pas dans des stations de métro trop complexes (Webb, Laycock, 1992), dans les rues des grandes villes (Mazerolle et al., 2002).

Il ne suffit pas de mettre de la vidéosurveillance pour prévenir la délinquance. Pour obtenir des résultats, il faut une inscription dans un ensemble cohérent de mesures et d’actions sur le terrain, accompagnés de la mobilisation des habitants. Il faut y ajouter la construction d’une destination sociale à l’objet technique pour éviter une incompréhension et un rejet. L’impact est plus significatif quand on associe la vidéosurveillance à d’autres mesures de prévention : renforcement de la présence policière ou d’agents de sécurité privée (dans les stades par exemple, Diaz, 2001), campagne d’information ciblée, communication sur la présence de caméras dans la zone (Squires, Measor, 1996). La publicité sur la mise en place de dispositifs peut avoir des vertus ou la simple visibilité des dispositifs peut avoir des effets sur la baisse des déviances, mais pour ne pas perdre l’efficacité du départ, il faut que cette mesure soit suivie d’effet (arrestations, etc.).

La vidéosurveillance joue un rôle dissuasif à l’encontre des délinquants. Mais il s’agit de définir des cibles et des objectifs pertinents (Heilmann, 2003). Il n’y a pas d’effet dissuasif sur des actes impulsifs (Brown, 1995). La caméra n’empêche pas des actes, elle empêche des décisions (Lianos, 2001). Il faut donc s’attacher à la nature du problème ciblé, à la pertinence de la solution et aux raisons pour lesquelles les délinquants ont cessé de commettre des délits ou, au contraire, ont continué de plus belle (Cusson, 2003). En effet, les délinquants s’adaptent aux conditions et ils agissent en conséquence. On constate ainsi un déplacement des cambriolages des zones surveillées vers des zones périphériques (Goodwin, 2002). Webb et Laycock (1992) constatent que des vols dans le métro de Londres sont commis dans des angles morts du champ de vision des caméras. Il y a donc un effort de la part du délinquant pour déjouer la caméra. Ce résultat est corroboré par des entretiens qualitatifs de Ditton et Short (1998). Le délinquant analyse les dispositifs et exploite ses faiblesses.

Nous nous trouvons confrontés à la montée d’une peur du crime. L’important n’est pas ici de savoir s’il y a une augmentation de la criminalité. C’est davantage notre seuil de tolérance face au crime qui est en jeu. Les mécanismes classiques du contrôle social ne fonctionnent plus. L’État n’est plus en mesure d’assurer seul la sécurité des personnes, de leurs biens et des espaces. Du coup les villes, les entreprises, voire les particuliers se tournent de plus en plus vers le marché de la sécurité et notamment les techniques de vidéosurveillance. Mais les résultats sont pour le moins partagés. Il ne faut donc pas chercher dans cet instrument une réponse à tous les problèmes. Il peut être une réponse dans certains cas, encore faut-il avoir réfléchi aux conditions de sa mise en place et avoir pensé ses limites. Il ne se suffit pas à lui-même, mais il doit s’inscrire dans un ensemble cohérent de mesures et/ou d’actions sur le terrain (Heilmann, 2003). Il paraît donc préoccupant qu’il y ait une telle systématisation de ces dispositifs pour répondre aux problèmes de sécurité. Trop souvent, la vidéosurveillance est présentée comme la solution « moderne », une sorte de miracle technologique. Or la technique n’est rien sans l’intelligence humaine, sans une analyse solide des problèmes de sécurité et du sentiment d’insécurité que l’on veut réduire, et sans l’accompagnement humain du dispositif technique (ce qui a aussi un coût que les vendeurs se gardent bien de mettre en avant). Il reste enfin à démontrer aussi que cette technologie est toujours plus efficace et plus rentable (en oubliant pas que les budgets que l’on investit là sont pris ailleurs) que la surveillance humaine.

BIBLIOGRAPHIE

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