Entretien avec M. X, enseignant en collège
54 ans, coordonnateur d’un réseau d’éducation prioritaire (REP) à Roubaix (Nord), en poste dans ce collège depuis 25 ans
Février 2004

Comment définirais-tu la prévention ?

Professeur en collège, j’interviens à mi-temps en tant que coordonnateur REP, et la prévention n’est pas le seul problème que je dois gérer. La prévention ça peut être très général. Elle ne me concerne pas seul : aujourd’hui j’ai discuté avec une jeune PLC3 (professeur de lycée et collège en première année d’exercice ), professeur d’espagnol. Au premier trimestre, elle a galéré. Je l’entendais crier, c’est le cas de nombreux jeunes professeurs... Mais chaque jour elle accueillait chaque élève par un « buenos dias ». Au début c’était des rires, des moqueries, mais elle a insisté, elle a tenu bon et maintenant, je vois les élèves qui se parlent entre eux, se tourner vers elle et la croiser en lui disant : « buenos dias ». Dernièrement elle m’a confié : « tu vois, j’ai pris ma place, les 3e m’ont vraiment usée pendant les trois premiers mois, mais maintenant j’ai de bonnes relations avec eux, j’arrive à parler et à faire cours, tel que je l’imaginais ». Au cours de la discussion, elle me parlait des « gamins », c’était affectif. Ils n’étaient ni « des sales gamins », ni des « élèves » : l’adolescent était considéré comme un interlocuteur à part entière. Elle considère son métier comme une mission ; elle a compris que pour enseigner, il faut établir des relations, il faut quelque chose en plus : c‘est le bien-être dans la classe. Ses propos étaient authentiques et j’ai ressenti beaucoup de plaisir de voir une jeune professeure aussi naturelle et épanouie. Originaire d’une autre région, elle me dit : « bien sûr, je vais demander à repartir chez moi, mais dans ma famille, ils me disent : t’es folle de demander une ZEP ». Elle s’empresse d’ajouter : « avec ces gosses, on sent une utilité ». A ce moment, elle insiste sur sa disponibilité, ajoutant même : « je vais leur donner le sens de l’école, de leur venue en cours d’espagnol ». Ses propos sont le bilan après un trimestre dans notre collège : elle n’a pas cédé, elle a fait sa place, les gamins ont compris. Pour ma part, dans mon quotidien, la prévention passe par toutes les actions que j’entame ou que je développe dans le REP. L’école ouverte , a pour but de changer l’image du prof, mais aussi celle de l’élève vis-à vis du prof. Cette année je tente d’organiser l’école ouverte le mercredi après-midi. Certains collègues s’inquiètent : « tu te rends compte, maintenant tu nous fais venir même le mercredi ». Je compte sur les volontaires et je remarque néanmoins que ce sont les collègues qui sont déjà engagés dans de nombreuses actions, concertations ou aides aux élèves, qui militent encore pour ce dispositif et qui peu à peu en entraînent d’autres...(en été 2003, 18 collègues soit 40% des enseignants du collège se sont relayés pour animer l’école ouverte !). Il serait hors de question que je demande à des collègues d’autres collèges de se joindre à nous. L’école ouverte concerne les élèves et les enseignants du même collège, si on veut changer le mode de relations entre les élèves et leurs professeurs et que l’action influe sur le comportement en classe. Par contre, je me doute que si j’avais proposé uniquement la « préparation au brevet » le mercredi après midi, les élèves ne s’y seraient pas inscrits. J’ai donc utilisé une « carotte » : c’est la musculation et le hip hop. Le premier mercredi, 16 élèves se sont inscrits en hip-hop et 3 élèves en musculation. La deuxième séance a concerné 28 élèves, soit 35% des élèves de troisième. J’ai demandé aux enseignants de leur lancer un défi de plus ! « Vous n’osez pas vous mesurer à Mohamed (l’animateur sportif du quartier de l’Alma), vous n’êtes pas les durs que vous voulez paraître ». Le hip-hop se veut répondre aux demandes des filles, et les garçons sont également intéressés. La qualité des prestations est assurée par une école de danse.

Le but est de montrer aux élèves que l’école peut aussi prendre en compte leurs attentes. Lors du sondage auprès des élèves de troisièmes, certains m’avaient dit : « on voudrait faire de la danse de rue » : Nous avons accepté, mais « donnant donnant ». Ils ont besoin de s’entraîner au brevet, car les résultats du brevet blanc le prouvent, des professeurs volontaires veulent bien faire l’effort de venir les aider... le mercredi après midi. C’est de la prévention, ce n‘est pas de l’assistanat car ce n’est pas gratuit. Il y aura des contraintes même pour les activités ludiques : on danse avec une école, et à la fin une représentation de qualité s’impose. Elle sera certainement ressentie comme une valorisation de leurs compétences artistiques. C’est également valable pour la musculation : on s’y engage pour 15 séances, et les parents sont tenus au courant de l’assiduité... Nous pensons également à leur proposer des activités de proximité, qu’ils peuvent réinvestir après l’opération école ouverte. Prenons l’exemple de la pêche. A Roubaix, c’est une activité locale, il y a une école de pêche, il y a énormément de pêcheurs, et ce hobby représente beaucoup pour les familles, ce n’est pas ringard... Le bowling plaît également beaucoup ; c’est un sport accessible par tous. Je n’apprécie plus entendre les jeunes se plaindre qu’on ne leur présente rien, car avec la municipalité et les différents partenaires associatifs, sportifs ou culturels énormément d’actions leur sont proposées !

Ces dispositifs rentrent dans l’esprit du Contrat éducatif local. C’est de la prévention, parce que, pendant ce temps, les élèves ne traînent pas, et en même temps ils admettent un cadre assez rigide. Ils découvrent une autre image de l’école. Une autre action de prévention passe par l’aide au travail du soir. Dans les années 80, nous étions déjà trois enseignants à sillonner les quartiers de l’Hommelet et de l’Alma et à rentrer dans les bistrots pour essayer de rétablir le contact avec les plus grands des élèves du collège, qui allaient y boire une petite bière. Peu à peu les mentalités ont changé en même temps que les populations locales, mais le besoin d’aide est resté. Je coordonne les actions d’aide à la scolarité sur ces secteurs et je tiens à ce que des professeurs stables et bien identifiés continuent à aller dans les quartiers pour participer à cet accompagnement périscolaire dans les centres sociaux. Les élèves ont besoin des référents, ils savent qu’ils peuvent demander de l’aide. Cela change complètement les relations avec et dans le collège. Les élèves perçoivent qu’on va chez eux, sur leur quartier, toujours avec des réponses, mais aussi avec des exigences qui sont alors mieux admises. Si un jeune fait fausse route, nous intervenons aussitôt, en le regardant « droit dans les yeux » et en exigeant : « dis donc, on a monté des choses, on ne rigole pas ! » Au niveau du collège, l’Inspecteur d’Académie a bien compris et respecté la démarche entreprise dans le sens de la prévention. Nous pouvons ainsi poursuivre le projet des classes à dominantes sportives, football, basket, en partenariat avec l’association sportive Barbe d’Or, qui est bien cotée et appréciée des familles et des jeunes de l’Alma (environ 500 adhérents). Ainsi deux classes de 6e, une classe basket et une classe foot fonctionnent cette année avec les moyens de l’établissement. Des horaires aménagés permettent d’organiser des activités sportives à l’extérieur du collège. Deux camionnettes de l’association sportive viennent chercher les élèves pour l’entraînement. Les conseils de classes nous montrent que ces classes ont les meilleures moyennes et le plus de félicitations et d’encouragements du collège. Le projet mûrement monté en concertation avec les entraîneurs comportait une contractualisation avec les familles et les enfants issus des CM2 du secteur. Les entraîneurs « serrent la vis ». Les exigences de l’entraînement se doublent des exigences scolaires. En cas de problème de comportement au collège ou de baisse d’effort en classe, Ils n’oublient pas de reprendre les fautifs : « j’ai entendu parler de toi au collège, tu as eu tel comportement : dimanche, pas de match ». C’est la sanction qui porte... et qui motive les élèves. « La discipline dans le sport doit se refléter à l’école, tu dois l’admettre ». L’évaluation de l’action est prévue sur quatre ans. Les progrès se confirmeront par les résultats au brevet. L’année prochaine une 6e « badmington », viendra compléter l’éventail sportif, car ce sport présent à l’Alma a produit de jeunes champions de France. Nous espérons qu’ils seront aussi bien dans leur tête que dans leur corps !

Comment sont constituées les classes à dominante sportive ?

Tous les ans, les élèves de CM2 posent leur candidature et sont retenus sur des critères sportifs, et de motivation. Les filles sont admises comme les garçons et on accepte des élèves de tous niveaux scolaires. On pense aussi faire une 6e à dominante musique, une autre à dominante technologique peut-être. On espère ainsi dissuader certains d’aller dans le privé. Le club sportif en est conscient et c’est aussi pour nous un moyen de limiter les évitements. On a d’ailleurs sept sixièmes cette année, une de plus que l‘année dernière. Toutes ces actions de prévention visent à ce que l’enfant trouve un sens, dans l’école et avec le quartier. Nous travaillons en partenariat avec les quartiers depuis 1979. Il y a des hauts et des bas, mais dans l’ensemble ça marche très bien. Les professeurs participent aussi à l’action « ensemble » . La dernière séance comptait 16 parents, dont 3 pères plus 5 ou 6 enfants. Peu à peu, on arrive à démystifier l’école, les enseignants, l’administration, et réciproquement à mieux connaître le monde particulier des quartiers... La prévention passe aussi par les lieux ressources santé, près des écoles. Les parents s’impliquent dans l’école et eux-mêmes changent, par les interventions qu’ils font, par l’animation qu’ils proposent et qui leur demande d’être vigilants sur leur tenue, sur leurs attitudes et sur leurs paroles.... Pour ce qui est de la prévention déclinée au quotidien dans mes classes, elle est de l’ordre de l’instinctif. Je pense être à la fois strict sur des « principes » touchant au respect, à la politesse, au travail bien exécuté, à l’écriture soignée...et à l’écoute des difficultés ou des « envies » des élèves. Je crie rarement sur les élèves mais quand je le fais, je n’admets aucune contestation. Par contre je ne vais pas à l’affrontement brutal qui pourrait dévaloriser un enfant et lui faire perdre la face devant ses camarades ; j’essaie toujours de ne pas le repousser trop loin dans son retranchement. Cela n’empêche pas les conflits et quand je décide d’une retenue, elle sera effectuée par l’élève concerné dans un de mes autres cours pour me permettre de mesurer l’impact de la sanction. Je pense que la prévention passe par les repères que l’on donne aux enfants lors de leur éducation et ce, depuis leur plus jeune âge. Beaucoup trop de non dits ou de laxisme expliquent en partie les incivilités ! Par exemple, quand je croise un élève au passage d’une porte, j’estime qu’il doit me laisser la priorité. Sans forcer le passage je bloque néanmoins l’issue et profite de l’incident pour lui faire prendre conscience des « bonnes manières ». De même, quand je traverse la cour pour rejoindre la salle des professeurs, je ne baisse pas la tête, et n’hésite pas à m’arrêter quand un élève m’interpelle... bizarrement, aussitôt un petit attroupement se constitue... En conclusion je dirai que nous, les adultes, devons toujours croire en l’éducabilité de tous nos élèves et que les relations extra-scolaires influent inévitablement sur les relations en classe.

Par rapport aux élèves déscolarisés, tu fais des interventions ?

J’essaie... quand on me demande une intervention ponctuelle. Par l’intermédiaire du groupe ATD par exemple, j’interviens actuellement auprès d’une jeune fille de 15 ans qui ne va plus dans son collège. Je n’interviens pas forcément sur ma zone. Mais dire que je le fais systématiquement, non, je n’ai pas le temps. Je vis cette situation déficiente avec un gamin d’une de mes classes. Je n’ai pas osé aller chez lui. J’ai fait intervenir l’assistante sociale. Mais, mécontent du résultat, j’aimerais y aller moi-même. Je pense quand même demander l’autorisation au principal, et je ne pense pas qu’il me la refusera. Il le faut, parce qu’on n’avance pas, dans ce cas précis.

Mais la question se pose alors : jusqu’à quel point on peut repérer, jusqu’à quel point on peut intervenir, même à titre personnel ? Moi je serais pour que chaque professeur prenne un cas à cœur et essaie de sauver un gamin en l’épaulant. Bien sûr ça ferait beaucoup de gamins mais on pourrait se répartir les charges... et on arriverait à être efficace.

Tel professeur déciderait de s’intéresser à un gamin, par affinités, parce que son cas le « brancherait » plus...Je vais attiser les commentaires sans doute, mais voilà ce que je proposerais : sur un service de 18h, on distinguerait 15 h de cours et 3 heures ou plutôt 6 heures de disponibilité effective au collège. Dans ce cadre, chacun d’entre nous suivrait un élève en difficulté si nécessaire ou accueillerait des élèves lors d’absence de collègue. Les élèves seraient alors accueillis au collège de 8h à 16h 30 par exemple, et sans plage vacante dans son emploi du temps. Ils ne seraient en aucun cas renvoyés chez eux au cours de la journée. C’est ce que souhaitent les parents, et c’est ce qui motive bien souvent leur choix d’inscription dans les établissements privés roubaisiens. De plus, de cette manière, quand les enfants sortiraient du collège, ils n’auraient presque plus rien d’écrit à faire à la maison. Peut-être une petite recherche, ou une leçon à apprendre, mais pas d’écrits, parce que de toutes façon, actuellement, c’est souvent mal fait ou incomplet. Car aujourd’hui, journellement quelques élèves ne font pas le travail demandé, on doit gérer, on se met en colère, on punit etc. Dans cette optique, nous proposerons cette année des études dirigées le soir au collège, parmi les 8 projets de l’appel d’offres globalisé. C’est-à-dire que ce qui se fait actuellement sur le quartier sera étendu au collège. Ce sera de l’aide aux devoirs et non de l’étude surveillée. En aucun cas le professeur ne pourra rester assis au bureau !

Qu’est-ce que tu vois comme problèmes, dans ton action ?

Hier j’ai participé à une réunion d’évaluation de logiciel. On était cinq enseignants du collège et sept autres de Lille. Les profs disaient : « ah, il nous faudrait des moyens ». Mais en REP, on a des moyens ! Le tout est de savoir, ou de vouloir, monter des projets, de faire vivre les actions et de les évaluer ! Sur Roubaix, nous montons des projets avec le CEL (contrat éducatif local). Les financements viennent compléter ceux du REP. En ce moment, c’est vrai, les moyens diminuent très sensiblement. Mais on a encore des possibilités, le tout est de proposer des projets réalisables et en adéquation avec les politiques du moment.... Si les moyens financiers existent, les potentiels humains sont à mobiliser. En tant que coordonnateur, j’arrive à motiver certains collègues, puis, peu à peu, d’autres se joignent à l’équipe de volontaires. Cette gestion du partenariat, les réunions, les contacts téléphoniques, les visites, tutorats de stagiaires, exigent de la disponibilité. Les comptes-rendus de réunion, les rapports, les rédactions de projets, les évaluations, les recherches ou écrits professionnels demandent énormément de temps. La perte de moyens se ressentira surtout à cause de la suppression du CES (contrat emploi solidarité, à mi-temps) et jouera sur la prévention de la délinquance. Quand je n’étais pas au collège, l’écoute, le contact restait établi. Les élèves qui entrent dans notre local, qui n’a pas l’aspect d’un bureau, s’y sentent bien et osent s’installer pour regarder les anciennes photos ou emprunter une revue ou un livre de maths... Ce matin il y en avait une dizaine, ils étaient venus pour s’inscrire à l’école ouverte, ils étaient tous agglutinés sur les photos ; ça peut paraître anodin, mais ça lie d’autres relations, ce n’est pas scolaire, c’est presque du familial. La secrétaire est du même âge que moi, elle est du quartier, elle parle leur langage, avec la même vivacité qu’eux, et ça passe. Son départ sera une grande perte pour le collège. Je ne pourrai certainement plus honorer tous les engagements pris en début d’année...

C’est de la direction du collège que dépend le poste ?

En partie. Il y a une chute globale de moyens qui vient de plus haut, mais au niveau du collège il y a des choix à faire. On a perdu beaucoup de personnels d’entretien, les aides éducateurs ont été remplacés par les assistants d’éducation en moindre effectif. Ce sont des choix dans un contexte de pénurie... De fait je ne connais aucun autre coordonnateur REP disposant d’un secrétariat, mais je m’y suis habitué, c’est grâce à ça que je peux faire tant de choses diversifiées : aller à l’IUFM entre autres. Pendant ce temps là, la secrétaire peut contacter les différentes administrations, du CEL, de la politique de la ville, des associations etc. Je prépare les dossiers, mais c’est elle qui les saisit et cela m’évite de perdre un temps fou au téléphone. A l’IUFM, je fait partie des groupes thématiques ESD (enseigner en secteur difficile) et CRIA qui m’ajoutent encore des formations, des sensibilisations, des jurys...

Qu’est-ce qu’il te faudrait pour travailler mieux, si tu avais carte blanche ?

Je garderais la secrétaire qui se considère d’ailleurs comme une vraie collaboratrice. Et c’est tout à fait vrai. Après tout, moi je n’ai que 9 heures de décharge pour ma fonction de coordonnateur. Ensuite, j’aimerais développer de réels allers et retours avec les assistantes sociales. J’aimerais également avoir le temps de participer à la réunion de direction au sujet des cas d’élèves, avec les CPE, les assistantes sociales, l’infirmière. Je pourrais parfois relayer plus efficacement l’information avec les données glanées dans les quartiers. Depuis ma nomination officielle de coordonnateur ZEP en 1992, je me culpabilise quand je ne réussis pas à mener à bien tel ou tel projet, j’aimerais avoir plus de temps pour tout développer.

Entretien réalisé par Maryse Esterle-Hedibel pour CLARIS