Entretien avec M. J., Directeur d’une association qui gère un service de prévention spécialisée et un service d’insertion dans la région rouennaisee
Le 20 janvier 2004

Cela fait combien de temps que vous êtes dans la prévention ?

Je suis dans la prévention spécialisée depuis 1974. J’ai donc connu son institutionnalisation en 1972 et puis après toute son évolution. Par conséquent, pour moi, la période charnière de la prévention spécialisée a été la décentralisation qui a rapproché le pouvoir politique du terrain puisque avant cette transformation, la prévention spécialisée était l’affaire de l’Etat. L’Etat était loin et dans les années 72, dans les quartiers il n’y avait personne en dehors de la prévention spécialisée. Or à partir de cette période, la prévention spécialisée mettait en œuvre un mode d’action qui ne pouvait pas résoudre les problèmes de la société du moment, notamment les questions de la délinquance. Donc je pense qu’il y a eu un quiproquo puisque finalement on a été décentralisé et rattaché à l’Aide Sociale à l’Enfance. Je crois que la prévention spécialisée, après les critiques du rapport Bonnemaison, a finalement fait un repli sur l’Aide Sociale à l’Enfance, elle a voulu se donner une identité essentiellement éducative au-delà de la prévention de la délinquance stricto sensu. Or je crois que cette mutation a été très très forte puisque finalement la prévention spécialisée a été et est toujours contestée.

Comment est-on arrivé à l’institutionnalisation de la prévention ? Est-ce que c’était un plus, est-ce que c’était un moins ?

Il faut en fait lier l’institutionnalisation de la prévention spécialisée au développement du travail social et notamment avec l’arrivée des éducateurs spécialisés en 1966. Par exemple, l’association qui m’emploie, en 1972 : 21 bénévoles, 1 professionnel. Donc la prévention spécialisée était l’affaire des bénévoles, et dès lors était l’affaire des bénévoles militants, qui néanmoins étaient issus des pionniers. Il y a eu non seulement l’institutionnalisation mais il y a eu aussi la professionnalisation. Pour moi, l’institutionnalisation a été plutôt une reconnaissance de la prévention spécialisée et a finalement permis d’assurer son financement. Par conséquent, l’aspect non institutionnel de la prévention n’a de sens qu’en référence à des pratiques particulières qu’elle développe sur le territoire où elle est implantée : des actions qui tendent à aller vers les gens qui ont le plus de difficultés. Pour les rencontrer il faut alors aller à découvert sur leur terrain et vers eux. Voilà, pour moi, c’est vraiment tout simple la prévention spécialisée. Peu importe la forme que ça peut prendre, il faut toujours que la prévention spécialisée soit liée à cette démarche d’aller vers les autres, là où ils habitent, sur leur territoire et non recevoir les jeunes dans les territoires qui seraient des espaces institutionnels. En définitive, je crois que l’aspect non institutionnel de la prévention spécialisée est inscrit dans sa démarche « d’aller vers ».

Alors, quelle est votre définition de la prévention spécialisée ?

D’abord aujourd’hui, précisément, je ne sais pas si on peut avoir une définition générale de la prévention spécialisée, parce que c’est assez polysémique. En Normandie, si je regarde un peu les cohérences qu’on peut avoir entre nous (les associations de prévention spécialisée), je trouve qu’il y a plusieurs formes de prévention spécialisée en terme de pratiques notamment. Or, je ne sais pas si c’est intéressant de réfléchir sur l’aspect institutionnel ou non de la prévention spécialisée, je crois que ce qui est important aujourd’hui c’est de penser ses enjeux : il y a un enjeu sécuritaire actuellement qui est fort. De plus, les enjeux de contrôle social sont très très importants et sont, contrairement aux années 70, énoncés. Du côté des politiques, on attend de la prévention spécialisée que cela apporte finalement un mieux-être aux quartiers en terme de diminution de la délinquance, et de la sécurité. On attend essentiellement la prévention spécialisée sur une mission de contrôle social en oubliant l’aspect éducatif dans ce qu’il pourrait avoir d’émancipateur par rapport aux personnes, il n’est pratiquement jamais parlé. Lorsqu’il est parlé, il est énoncé dans le fait associatif quand les structures ont des projets associatifs, mais en dehors de la commande publique. En effet, la demande aujourd’hui ne prend pas en compte cette démarche : aller vers les gens en difficulté, essayer avec eux finalement de travailler sur leur émancipation, de créer des espaces de débats, de construire des espaces de conflits, de « faire » société sur les quartiers. En réalité, on nous a défini des missions extrêmement ciblées sur la prévention de la délinquance En Seine-Maritime, à première vue, on a effectivement une commande du Conseil Général (convention tripartite) assez basique, c’est-à-dire une commande qui reprend l’arrêté de 72 (la libre adhésion, l’anonymat, la garantie de la libre adhésion) mais dans la pratique on est sur un territoire politique où il existe des enjeux dans lesquels on est pris. La question est de savoir dès lors comment la prévention spécialisée, par rapport à ces enjeux, se situe en termes d’intervention, politique et associatif. Quelles sont les marges de manœuvre que l’on a réellement ?

Quels sont les principaux problèmes que vous avez à vivre dans votre activité de prévention ?

Je pense que les problèmes se situent à plusieurs niveaux : d’une part, la prévention doit connaître le territoire sur lequel elle intervient, avoir connaissance de ses difficultés propres, notamment des publics qui y vivent car les territoires sont devenus de plus en plus compliqués, de plus en plus complexes, avec des interventions multiples, avec de nombreuses attentes. Avant on était seul sur le territoire, maintenant c’est le trop plein, c’est-à-dire qu’il y a une multiplicité d’acteurs : les opérateurs de la Politique de la Ville, les centres sociaux, les animateurs socioculturels, les élus, etc. Il y a énormément d’acteurs sur le terrain ; on ne va pas commenter le sens des interventions mais les interpellations que l’on a, c’est aujourd’hui, à travers les comités locaux de sécurité, de prévention, etc, d’être efficaces sur les quartiers. Il y a des gens qui sont en difficulté, mettons-nous autour de la table, essayons d’échanger sur leurs problèmes. Dans cette optique, un concept extraordinaire est utilisé : le « secret partagé » comme si finalement tout était dit dans ce concept. En fait, on a affaire à un concept qui a pour but principal de mettre en place de l’efficacité dans la multiplicité des rencontres et des échanges entre les professionnels travaillant sur les personnes en difficulté, sans que ces publics en soient forcément avertis. Dans ce contexte, les acteurs de la prévention doivent se poser des questions basiques : pourquoi on fait ce que l’on fait ? ; quelles sont les pratiques que l’on veut développer ? ; qu’attend-on effectivement ? ; pourquoi être aujourd’hui dans le travail social en conflit avec une municipalité sur des problèmes de fond ? On doit effectuer une reconstruction politique de la prévention spécialisée. Aujourd’hui le travail en prévention spécialisée ne s’exerce effectivement plus sur les mêmes bases que dans les années 70, autrement dit, des bases militantes. Les éducateurs actuels ne sont plus militants, ce qu’on espère alors c’est qu’ils soient au moins engagés. On n’a plus du tout affaire aux mêmes professionnels, ils ne viennent pas forcément en prévention sur des engagements forts au niveau d’une réflexion éthique ou d’une réflexion politique pour mettre en place des projets.

D’autre part, il est demandé à la prévention spécialisée une autre mission qu’initialement. Comme généralement les responsables politiques n’identifient pas bien ce que fait la prévention spécialisée, on a tendance à penser qu’elle ne fait pas grand chose. Or, je pense qu’elle produit beaucoup de choses : les éducateurs ont une grande capacité d’observation, une capacité d’expertise, sauf que tout ça n’est pas mis suffisamment en valeur. On demande à la prévention spécialisée ce qu’on n’ose pas demander à la police, qui est particulièrement inefficace contre la délinquance des jeunes. Il faudrait donc mieux communiquer avec les élus pour qu’ils changent leurs représentations « fausses » de la prévention spécialisée.

A propos du partenariat, notamment avec la police, comment vous le gérez ?

Je pense qu’il n’y a pas de partenariat possible avec la police, mais cela dépend de ce que l’on entend par « partenariat ». Ainsi il m’est arrivé d’aller dans des réunions, je ne sais plus comment ça s’appelait exactement, où il y avait beaucoup de personnes : le Substitut, le Procureur, la police, etc. Je crois qu’il s’agissait de « cellules de veille ». Or, dans un premier temps, on a pensé que ce n’était pas la place des éducateurs. Après on s’est posé la question : est-ce que finalement la prévention spécialisée n’a pas sa place et si elle y va, à quel titre y va-t-elle ? Il a donc été décidé que c’était le directeur qui irait. J’y allais à partir d’une stratégie très simple : c’était de raconter des histoires d’éducateurs. Et par exemple, j’ai raconté un jour l’histoire d’un jeune qui est venu avec un chien dans un commissariat. En fait, la solution qu’il avait trouvée pour chercher un hébergement c’était de dire « je vais foutre mon poing sur la gueule à un flic, comme ça j’aurai une solution ce soir ». Or, je ne suis plus invité à ces réunions aujourd’hui ; par conséquent ça n’a pas dû trop les intéresser. Pourtant, je racontais des histoires pour interroger la police en leur disant : « peut-on réfléchir sur la signification d’une punition qui devient une solution ? Il s’agissait d’essayer d’amener dans le débat d’autres regards sur les situations que peuvent rencontrer les jeunes, etc. Je crois en effet que la prévention spécialisée elle est du côté des gens qui sont en difficulté, elle n’est pas du côté de l’ordre social.

Alors pour terminer une dernière question. A votre avis, que vous serait-il utile pour faire mieux votre travail de prévention et est-ce que la loi de Sarkozy sur la prévention de la délinquance, en tout cas les bribes de loi qui nous ont été données dans la presse, pourront vous aider à mieux faire votre travail ?

Je pense que la première chose que l’on pourrait faire, puisqu’il y a quand même un danger qui pèse sur la prévention spécialisée, c’est de réaffirmer un type de prévention professionnelle. Mais depuis quelque temps, on voit apparaître des préventions spécialisées municipales sous forme de CCAS. Or, je crois que la prévention spécialisée ne peut être portée que par le support associatif, à condition que les associations balaient devant leur porte et qu’elles ne soient pas de simples associations gestionnaires mais des associations militantes, ce qui veut dire qu’une association doit penser à sa conception de la société et à sa conception de la place des personnes dans celle-ci parce qu’en définitive on ne peut missionner des éducateurs, un directeur, des techniciens que sur quelque chose qui fait sens. Le travail social n’est pas pur exercice technique. Il me semble donc qu’il faut pouvoir donner une direction : vers quoi on veut tendre, et les finalités associatives sont toujours utopiques, on essaie de travailler pour une utopie et un rêve : une société qui serait meilleure, c’est-à-dire qu’on se situe du côté de la personne et pas du côté du système. Concrètement, c’est le travail associatif qui peut permettre de se situer du côté des personnes et pas du côté du système ; or, que ce soit le gouvernement passé ou le gouvernement actuel, et plus largement les pouvoirs publics, ceux-ci sont en train d’utiliser au maximum les associations pour qu’elles soient simplement des instruments juridiques favorisant la mise en place de politiques publiques. On ressent dès lors des pressions sur le milieu associatif. La liberté associative est en effet extrêmement compromise dans ce pays et je crois que pour qu’il y ait de la démocratie représentative, il faut qu’il y ait une démocratie participative c’est-à-dire qu’il faut que le citoyen soit présent dans le débat ; il faut qu’il y ait des lieux de débat, et les associations offrent théoriquement ces espaces de dialogue. Pourtant je constate, lorsque je regarde les territoires sur lesquels mon association est implantée, qu’en dehors des pêcheurs à la ligne et des groupes sportifs, que tout ce qui représente un petit pouvoir ou un contrepouvoir par rapport aux politiques locaux sont marqués afin qu’ils ne bougent pas ; le problème est là. Donc je pense que pour bien faire mon travail de prévention, il faudrait qu’il y ait en premier lieu une reconnaissance du fait associatif dans ce pays ; y a un vrai problème à ce niveau-là. La question financière vient donc en second lieu car je trouve que quand la prévention spécialisée est reconnue par les pouvoirs publics (Conseil Général, municipalité, Etat), les financements sont relativement décents ; c’est correct, on n’est pas sur des réels problèmes de financement. Il faut par conséquent partout que les associations soient capables, et là je crois que c’est un grand chantier, de bien incarner le champ qui est le leur, donc le secteur éducatif, qu’elles soient capables de faire des diagnostics sociaux, donc de définir les problématiques rencontrées par les publics qui sont en difficulté, d’évaluer le travail qui est produit et puis qu’elles soient capables aussi d’être dans la transversalité avec les autres acteurs de terrain et tout ça dans le respect mutuel des missions des uns et des autres qui ne sont malheureusement pas toujours très claires.

Et pour complètement terminer, que pensez-vous de cette information que le maire devrait être le pilote de l’ensemble de la politique de prévention de la délinquance définie par Nicolas Sarkozy ?

Il y a eu une réunion de CA de mon association le 15 janvier où on a effectivement étudié la loi Sarkozy et nous avons donc décidé de réagir. Je pense que nous allons faire un courrier et une déclaration dans la presse. On trouve que c’est humainement insupportable que tout soit centralisé dans le but d’accroître le contrôle social et d’assurer la paix sociale. On fait quoi ? On donne tous les pouvoirs au maire, on lève le secret professionnel partout, et pas que chez les éducateurs, même chez les enseignants. Finalement c’est le maire qui va être détenteur à son échelon du secret professionnel. Ca veut dire qu’il n’y a plus de possibilité foncièrement pour les éducateurs de faire leur travail. Ils ne seront plus perçus, notamment par les acteurs sur le terrain et les jeunes, comme des intervenants indépendants avec qui on peut mettre en place une relation. C’est nier complètement la prévention spécialisée dans son fondement, dans son espace de libre adhésion qui permet pourtant aux jeunes de pouvoir rencontrer un adulte en toute confiance. Maintenant ça c’est terminé.

Entretien réalisé par Manuel Boucher pour CLARIS