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La prévention ou la démocratie appliquée à la question sociale
Dans le contexte du projet de loi sur la prévention de la délinquance du ministère de l’intérieur et des mobilisations des professionnels du travail social qu’il a suscité, un peu partout en France, il nous a paru utile d’interroger un certain nombre d’acteurs locaux sur leurs pratiques et leurs représentations de leur action. Nous avons ainsi rencontré un médecin scolaire, un enseignant coordonnateur d’un réseau d’éducation prioritaire (REP), un éducateur PJJ, un directeur d’un club de prévention et une assistante sociale de secteur. Ces entretiens qui sont réunis sur le site visent avant tout à alimenter la réflexion autour de la notion très élastique de prévention. Ils donnent à voir toute une série de tensions, de dualismes, d’oppositions dans lesquels les professionnels médico-sociaux se débattent. Il ne s’agit pas ici de dresser un état des lieux de l’ensemble du champ, ce qui ne peut se réaliser en l’état actuel du matériau recueilli. Il s’agit d’indiquer quelques lignes de forces qui traversent l’ensemble des entretiens centrés sur cet invisible que constitue la question sociale dans son aspect préventif. La tension entre professionnalisation et institutionnalisationIl ressort tout d’abord un clivage entre les forces professionnelles et associatives d’une part, les institutions (Etat, Conseil général, municipalités), d’autre part. Les entretiens montrent que la prévention, individuelle ou collective, ne peut exister sans entrer dans la complexité du partenariat : entre les établissements scolaires et le quartier, comme l’indique l’enseignant coordonnateur REP, mais aussi entre les clubs de prévention et leur environnement, comme le soutient un de ses directeurs. Or, du côté des politiques, tout conduit à neutraliser ce qui représente un contre-pouvoir et à maintenir le statut quo. A ce niveau, la décentralisation sarkozienne est un trompe l’oeil. Faire croire au désengagement de l’Etat alors que le pouvoir se renforce localement et tisse mieux en fin de compte la dépendance, est une innovation réactionnaire. Alors que la démocratie participative était déjà fragile, le projet de loi prévention de la délinquance (musclé par toutes les lois répressives connexes : loi Perben du 9 septembre 2002 sur les orientations de la justice, loi Sarkozy du 18 mars 2003 sur la sécurité intérieure, loi sur l’immigration du 26 novembre 2003) impose du lien directif en renforçant démesurément les pouvoirs du maire et des OPJ (Officiers de police judiciaire). Or, tout ce que nous indiquent ces entretiens menés avec des professionnels, engagés depuis longtemps sur le terrain et ayant menés des actions innovantes en matière de prévention, c’est que l’action sociale s’inscrit sur des contextes, sur des groupes, sur des quartiers en rencontrant tous les acteurs publics et associatifs. La révolte initiée par la remise en cause du secret professionnel, au plus grand profit des institutions (élus locaux et leurs coordonnateurs mystérieux, policiers OPJ libres de s’immiscer dans le travail de terrain des agents médico-sociaux) va à l’encontre de l’autonomie des acteurs locaux et de leurs engagements sur le terrain. Les entretiens parlent de confiance entre partenaire, de respect mutuel, de soutiens croisés, de lisibilité des actions. Les corps intermédiaires se donnent à voir dans ce travail des associations, dans et entre les associations, dans tous ces projets issus de la politique de la ville dont le budget est plié pour mettre en place de la vidéosurveillance ! Ce hiatus entre professionnalisation et institutions publiques ou, si l’on veut, entre institutions locales participatives privées (club de prévention, associations sportives) ou publiques (PJJ, établissements scolaires, secteur social) et institutions politiques (CG, Villes), va devenir de plus en plus pesant si la fausse prévention sarkozienne devient réalité. La réponse des acteurs à l’idéologie sécuritaireLa définition même de la prévention se situe en effet à mille lieux de la représentation politique actuelle du gouvernement. La prévention vise selon les autocrates l’amélioration de la sécurité. Lui répondent les médecins scolaires qui parlent d’équilibre et d’épanouissement, d’insertion et de promotion. Lui répondent les éducateurs qui insistent sur le lien social, la rencontre, l’observation intelligente des événements locaux et des attentes des jeunes. Lui répondent les enseignants qui animent le volontariat, l’implication des parents, le respect du jeune dans la limite des règles communes minimales. La prévention, c’est la promotion de la vie sociale, et non les mesures actives et dissuasives contenues dans le projet de loi de prévention de la délinquance et dans bien d’autres documents ou discours, mesures inquiétantes qui se représentent le jeune comme un ennemi social. La dissuasion procède d’une démarche de contention d’un ennemi qu’il faut intimider pour qu’il reste en place. Les jeunes n’ont qu’à bien se tenir ! Qu’ils demeurent statiques, immobiles en bas des barres (répression des nuisances dans les immeubles et pénalisation de l’occupation des halls pour entrave à la circulation), statiques dans les centres fermés et autres instituts de rééducation (article 10 du projet). La vision réactionnaire du pouvoir consiste à reléguer les jeunes dans la non expression (toujours faire pression dans la logique du panoptique anonyme, notamment par la surveillance vidéo), la non implication (sortie du milieu de vie). Toutes les représentations des professionnels sonnent à bien des égards comme un désaveu cinglant de cette idéologie sécuritaire : l’immobilité au nom de l’ordre. Cette idéologie est encore manifeste en ceci : les comités croupions d’éducation à la santé et à la citoyenneté (art 15) ne s’ancrent sur aucune réalité locale. Faire de la préventionEcouter les professionnels, c’est découvrir la complexité de la vie sociale démocratique participative. La multiplicité des organisations, des dispositifs, tous l’indiquent, ne contribue certes pas à faciliter l’action de techniciens du lien social. Eux-mêmes sont souvent noyés dans le foisonnement des structures et des politiques locales. Perte de temps, incompréhensions, tensions martèlent les discours des acteurs de terrain. Mais cette ligne de tension entre le nécessaire partenariat et la difficulté du repérage des partenaires potentiels, entre ceux qui actent et ceux qui sont noyés dans la réunionnite ou le saupoudrage des actions (voir le médecin scolaire ou l’assistante sociale) fait la richesse même de l’action sociale. Elle conduit à prendre en compte les rapports humains, et à saisir les jeunes dans leur dimension globale d’élèves, d’adolescents, d’enfants pauvres, de jeunes de cultures différentes. Tenir compte de toutes ces facettes, disent ces professionnels, c’est mettre en oeuvre des savoir-faire spécifiques : avoir sans doute la vocation, accepter certains tests des jeunes en se sentant disponibles, mais aussi savoir innover (voir l’entretien avec l’enseignant qui est magistral justement en matière de pédagogie sociale), aller sur le quartier (et non se cloisonner tribalement avec la méthode sarkozienne) comme le défendent les éducateurs PJJ aujourd’hui malmenés, et de plus en plus assujettis au suivi individualisé... dans les prisons. Faire de la prévention, c’est, avec peu de moyens (toujours trop peu de moyens et des moyens qui vont en diminuant dans tous les secteurs professionnels), proposer de la qualité aux jeunes, avec en retour la possibilité de revendiquer les règles de la vie sociale (assiduité, rigidité). Là est le secret de la prévention : quand les jeunes se rendent compte que les adultes de la Cité se démènent pour eux, ils acceptent beaucoup de choses, y compris les fameuses normes de l’interdit. Il faut simplement accepter que ce travail se réalise avec les professionnels, les citoyens, les acteurs publics et les jeunes eux-mêmes. La prévention, c’est de la démocratie appliquée à la question sociale. Telle est la conception que nous entendons défendre avec d’autres : la pluralité normative plutôt que le formatage bureaucratique, la prise en compte de la diversité des configurations locales plutôt que l’illusion d’une remise en ordre par le haut, la prévention en amont plutôt que l’achat de la paix sociale, et la défense du secteur associatif contre le contrôle social. Chacun conviendra que l’enjeu est de taille et que le chemin à parcourir ne manque pas d’obstacles. Raison de plus pour mettre à plat sérieusement un domaine d’activités qui a connu bien des transformations au cours de ces vingt dernières années. A condition de faire des travailleurs sociaux les premiers acteurs de cet état des lieux et de rompre avec une culture de l’accusation à leur égard. CLARIS
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