Educateurs pas indicateurs !

A Paris, en cette chaude et très ensoleillée journée du 17 mars 2004 faisant prématurément ressentir à chacun que l’hiver a assez duré, la manifestation organisée à l’appel de plusieurs syndicats (CGT, Sud, Syndicat de la magistrature, CNT...), d’associations (ANAS, CPO...), de collectifs de travailleurs sociaux et d’étudiants en travail social pour dire NON ! au projet de loi du Ministre de l’intérieur sur la prévention de la délinquance associant notamment les acteurs de l’éducation spécialisée en agents de délation (l’article 11 du projet de loi Sarkozy oblige les professionnels de l’éducation et de la santé à communiquer l’ensemble des informations qu’ils détiennent sur les personnes qu’ils accompagnent présentant des difficultés sociales, éducatives et matérielles) représente sans conteste un moment historique pour le travail social.

En effet, au grand étonnement des travailleurs sociaux eux-mêmes présents en grand nombre (entre 10 000 et 15 000) dans les rues de la capitale conduisant au ministère des affaires sociales, la mobilisation nationale faisant suite à plusieurs mouvements de colère de travailleurs sociaux confrontés à l’offensive de collectivités locales souhaitant les faire collaborer systématiquement avec les forces de l’ordre (Chambéry, Toulouse...), fut un grand succès. Lors de ce moment de protestation il s’agissait notamment de résister au délitement et à l’instrumentalisation de l’intervention des travailleurs sociaux pensée d’abord comme étant au service de l’ordre social. Mais il s’agissait également de vilipender une logique antisociale où les notions de prévention, d’aide éducative et de promotion de l’individu sont sacrifiées et remplacées par celles de surveillance, de contrôle et de punition au nom de la lutte contre l’insécurité amalgamant ainsi les pauvres et la jeunesse en délinquants ou en potentiels fauteurs de troubles.

En fait, la réussite de cette belle journée de contestation et de clarification de ce que représente l’action des travailleurs sociaux (voir l’arrêté du 4 juillet 1972 définissant la prévention spécialisée) est venue contredire toutes les idées reçues véhiculées sur ces acteurs depuis les années 70. En effet, tous les « spécialistes » du travail social adeptes ou producteurs d’analyses sociologiques basées sur les théories critiques et structuralistes se sont pratiquement tous accordés pour « démasquer » les travailleurs sociaux, sortes de « petits bourgeois » frustrés dont la réelle ambition serait de rejoindre le camp des dominants en écrasant, en méprisant et en contrôlant les « usagers sociaux » pour le compte des tenants de l’ordre établi. Or, le mouvement du 17 mars a définitivement démontré la faiblesse de ce jugement simpliste et culpabilisant porté sur les travailleurs sociaux. Certes le secteur social est hétérogène, son passé religieux lui colle toujours à la peau, notamment en ce qui concerne le moralisme dont il peut être porteur, néanmoins ce champ s’est peu à peu sécularisé et les forces laïques qui le constituent aujourd’hui refusent d’être de simples agents de socialisation et de contrôle social mais bien plutôt des acteurs d’émancipation, voire de subversion. D’ailleurs, c’est aussi pour cette raison que des responsables politiques au niveau national mais surtout à l’échelle locale (décentralisation) veulent canaliser les travailleurs sociaux pour qu’ils deviennent surtout les instruments de politiques qui n’ont de sociales que le nom puisqu’elles servent essentiellement la pacification sociale au lieu de rétablir un peu plus de justice. Dans cette entreprise de neutralisation et de négation de l’éthique et de la déontologie des professions sociales (respect des individus, indépendance politique...), le vote de lois (LSI, Perben I et II...) obligeant les professionnels à être des collaborateurs des forces de répression mais aussi la mise en œuvre de processus de déqualification et de déprofessionnalisation du travail social sont des armes malheureusement efficaces (les travailleurs sociaux sont financièrement et administrativement dépendants des dirigeants politiques et de leur représentation du travail social). Ainsi, face à cette logique régressive, les revendications clamées et chantées bruyamment mais encore joyeusement par les manifestants du 17 mars (notre éthique n’est pas la délation ! La misère n’est pas un crime ! Nous ne serons pas les flics de la jeunesse !, la répression n’est pas une solution !...) est une très heureuse surprise : les travailleurs sociaux professionnels ou en formation souvent seuls sur le terrain pour tenter de combiner une action de lutte pour plus d’égalité tout en affirmant un cadre déontologique garant de leur autonomie et du respect des personnes ont pu constater qu’ils représentaient une véritable force collective et surtout qu’ils incarnaient une identité commune : ils veulent être des acteurs du lien social et certainement pas des forces d’encadrement de la misère.

Dès lors, en cette période craintive où altérité rime fréquemment avec danger, un tel combat pour les libertés individuelles et une société plus solidaire et fraternelle mérite non seulement d’être salué mais également d’être soutenu et encouragé malgré l’appel au « désarmement » du gouvernement Raffarin II et III annonçant le report voire retrait du projet. Dans les jours qui viennent restons donc attentifs et toujours mobilisés contre une logique de « contrôle total » et pour le respect des droits démocratiques.

CLARIS