|
Le délit d’ « outrage à enseignant » : Une mesure applicable ? Le point de vue d’une chef d’établissement
Entretien avec Madame Martine Rozet, principale du collège des Prunais à Villiers sur Marne, établissement classé R.E.P accueillant 781 élèves.
Claris : Que pensez-vous des nouvelles dispositions concernant le délit “d’outrage à enseignant” ? Martine Rozet : C’est une mesure répressive, qui à mon avis ne règle pas réellement le problème. Dans le cas des outrages à enseignant ou à chef d’établissement, la menace de sanction n’est pas forcément un frein pour l’individu qui agresse, le problème ne vient pas de là. C’est souvent, de mon point de vue, des situations très marginales qui sont l’aboutissement de quelque chose de beaucoup plus profond, je me situe dans le traitement de ces problèmes, davantage du côté de la prévention que de la répression, donc le fait de menacer les gens de peine de prison, ne va pas régler le problème. Claris : A votre avis, est-ce que cela répond à une demande des enseignants ? M. Rozet : Oui ça je le pense, quelque part ça répond à une demande des enseignants, enfin c’est fait à mon avis, pour les rassurer. C’est bien pour ça d’ailleurs qu’au niveau des syndicats enseignants, je ne sens pas qu’il y ait vraiment eu de protestation significatives contre cette loi. Claris : Il y a eu quelques prises de position publiques des principaux syndicats (excepté le SNALC) critiquant le caractère démagogique de ces mesures. M. Rozet : Je pense que quelque soit la position des syndicats, il doit y avoir des enseignants qui trouvent ça plutôt bien, mais ça ne fait pas débat, même dans les syndicats de chef d’établissement ça n’a pas donner lieu à de réels débats, alors pourquoi ? Je n’en sais rien, sans doute parce que ça n’apparaît pas si important que ça, si fondamentale. Cependant, ce n’est pas ça qui va changer nos pratiques. C’est comme pour la loi d’intrusion dans les établissements scolaires, le nombre de fois où j’aurais pu aller porter plainte... Je ne l’ai jamais fait, j’ai pu menacer des gens de le faire mais je ne l’ai jamais fait, parce que le problème se règle autrement qu’en déposant plainte, la seule raison qui pourrait me faire déposer plainte, c’est l’agression physique. Claris : Maintenant que la loi a été votée, est-ce que vous pensez que l’information a été diffusée aux parents et aux élèves ? M. Rozet : Les élèves non ! Je ne pense pas et je ne suis même pas sur que les parents d’élèves le savent, et puis ce n’est pas moi qui vais aller diffuser l’information, je n’en vois pas l’intérêt. Claris : Vous pensez que des enseignants porteront plainte en sachant que des peines de prison sont prévues ? M. Rozet : Pour des paroles j’en doute, pour des agressions physiques oui ! C’est mon avis personnel, en tout cas moi je ne le ferais pas. Sauf si ça arrive plusieurs fois, que ce sont des menaces très fortes et que ma vie peut être en danger. Sinon je ne pense pas que cette loi freinerait un enseignant, car lorsqu’on fait cette démarche c’est qu’on se sent atteint dans sa propre personne. Donc je ne pense pas que cette disposition empêchera un enseignant d’aller devant la justice, et il ne sera pas forcément conscient au moment d’aller porter plainte des implications que cela peut avoir. Claris : Du point de vue de l’application concrète de cet amendement, la définition même de l’outrage est problématique, l’outrage est une interaction entre un enseignant et un élève et l’origine de l’incident n’est pas toujours clairement de la responsabilité de l’accusé... M. Rozet : Oui en effet, mais après c’est au tribunal d’établir les responsabilités, après tout si l’on est obligé d’en arriver là c’est qu’on a pas réussi à traiter l’affaire en interne en fait cette loi est moins intéressante pour les élèves que pour les parents, parce que l’agression verbale ou physique des parents relève d’un conflit entre adultes. Avec les élèves on est dans un rapport de prévention, d’éducation mais avec les parents je fais clairement une différence. Claris : Les ministres Ferry et Darcos ont exprimé la volonté de rétablir l’autorité publique et celle de l’enseignant par cette loi. Pensez vous qu’elle aura un impact dans ce sens ? M. Rozet : Non. je ne pense pas, ça aura peu d’impact, sur l’adulte peut être mais sur l’élève non. |