« Vous avez le droit de garder le silence... », Soins, éducation, répression, quelle cohérence ?
in Bulletin n°3

“Délinquant”, “fou”, “enfant de la DDASS”... Un jeune en difficulté finira-t-il nécessairement par se voir stigmatiser ? Comment l’étiquette lui sera-t-elle imposée parmi ces différentes interprétations ? Quel rôle va-t-elle jouer dans son parcours à venir ? Pour les professionnels amenés à le rencontrer, il s’agit d’abord de reconnaître qu’au centre des questions se trouve un sujet, adulte en devenir, et son histoire le plus souvent chaotique. Si tant de modes d’intervention existent, si l’on cherche constamment à en inventer de nouveaux, c’est parce que l’on sait que l’on est à un moment particulièrement important, charnière dans le parcours d’un individu et de son inscription sociale.

Face aux conduites déviantes, on peut opter pour différentes méthodes :

-  Laisser le jeune et son entourage se débrouiller seuls, avec ce qui déborde le sujet et qu’il n’a pas les moyens, ni psychiques, ni sociaux, de gérer. On imagine mal, si ces difficultés sont importantes, que les ressources individuelles puissent d’elles-mêmes canaliser un débordement qui n’ira qu’en augmentant jusqu’à être pris en compte.

-  Enfermer, dans le seul but de contenir et réduire à néant ces débordements, les faire disparaître pour les nier quand ils n’existeront plus. On protège alors la société, les autres, dans le temps de l’enfermement, et uniquement dans ce temps, sans se soucier de ce qu’il adviendra après. Ou dans l’illusion que cet enfermement est définitif ? On ne protège pas le sujet lui-même de ce qui le traverse de sa souffrance.

-  Accompagner dans la gestion de ce qui déborde, et dans la construction avec le sujet d’un projet de vie individualisé en fonction de ses compétences, ses intérêts, sa capacité de choix et de responsabilisation. Ce dernier choix est un pari coûteux dans la mobilisation de moyens variés. C’est le seul tenable dans la projection d’un avenir, l’affirmation d’une capacité à faire advenir des adultes avec un maximum d’autonomie, donc nécessitant un minimum de moyens d’aide sur le long terme.

La société dans son ensemble y est forcément gagnante, économiquement, socialement, humainement.

Mineurs, jeunes ou adolescents ?

En préalable à une réflexion sur les mineurs en difficulté, repartons d’une définition. L’adolescence est la période de construction de l’identité qui détermine à terme l’inscription d’un sujet dans un projet de vie adulte, dont sera fonction son inscription dans la société. Elle débute avec la puberté, processus physiologique donnant accès à la maturité sexuelle. Ces modifications physiques s’accompagnent de l’émergence soudaine d’une énergie importante, inconnue et inquiétante pour le jeune lui-même avant que d’inquiéter ses parents, son entourage ou la société dans son ensemble. De cette définition fort banale, d’emblée apparaît l’importance de l’enjeu de ce moment pour chaque individu, quels que soient son histoire, son environnement, sa personnalité. Il a, dans cette période plus ou moins longue, à gérer l’intrication de l’individuel et du social, de son identité de sujet et de sa place dans le groupe, de son image et son rapport à lui-même, à ses parents, à ses pairs, à l’ensemble de la société, en fonction des codes, règles, limites et lois des différents espaces sociaux. Soi et les autres : quels liens construire ? Des expériences antérieures, des liens rassurants, dangereux ou aliénants, des limites contenantes, arbitraires ou humanisantes, va dépendre l’ampleur du travail de l’adolescent pour se construire en sujet autonome et socialisé. Pour gérer de manière individuellement et socialement adaptée cette énergie nouvelle et débordante, parfois “indissible” à laquelle il a à se confronter, inéluctablement du fait de son développement physique et psychique. Cela est vrai pour tout adolescent. Il est particulièrement important de l’avoir en tête dans la prise en charge des mineurs “difficiles”, ou “en difficulté”.

Dans cette période complexe, la parole souvent n’est pas le mode d’expression privilégié. Pour utiliser la parole de manière efficiente dans la gestion de ses difficultés, l’adolescent doit d’abord être en suffisamment bonne santé psychique. il doit avoir une assise narcissique correcte et être dans le lien, c’est à dire se reconnaître comme sujet et reconnaître l’autre comme sujet différencié, investir ses propres processus de pensée, et être capable à minima de reconnaître ses ressentis et ses actes, préalable indispensable au fait de reconnaître que ceux-ci peuvent avoir un sens. Il faut également que la parole soit reconnue comme ayant de la valeur, qu’une adresse soit identifiée : des interlocuteurs (parents, entourage, autres membres de la société) perçus comme susceptibles d’entendre et prendre en compte cette parole, la recevoir et en partager le sens.

Dans la plus grande part des situations de souffrance psychique des jeunes, l’ensemble de ces conditions n’est pas réuni, un ou plusieurs de ces éléments font défaut. Parfois alors, la parole s’efface et le jeune devient silencieux : repli, isolement, absentéisme scolaire, retournement de la violence contre soi par auto-mutilation ou tentative de suicide. Lorsque les difficultés sont repérées par l’entourage -souvent très tardivement, puisque justement il ne “fait pas de bruit“- c’est le secteur du soin ou de l’éducatif qui sont interpellés, souvent amenés à travailler en articulation par la gestion de la déscolarisation notamment pour les jeunes de moins de 16 ans soumis à l’obligation scolaire.

Dans d’autres cas, ou quand ce mode d’expression n’a pas été perçu par l’entourage, c’est le bruit qui alerte sur la situation : un bruit qui n’est pas le son de la voix qui véhicule une parole. “ Au mieux ”, il est cris et insultes, en deça de mots porteurs d’un sens pour eux-mêmes. Les mesures récentes concernant le milieu scolaire visent à faire taire ce brouillage incompréhensible plutôt qu’à tenter de le comprendre. Au pire, ce bruit est celui des troubles du comportement : les cris accompagnent ou non les bagarres, portes qui claquent, chaises renversées, objets personnels ou matériel urbain détruits, vols ou agressions de personnes...

Intervenir sur le mode répressif, c’est exiger que ce bruit s’arrête ici et maintenant (ou qu’il se poursuive ailleurs... ?). Symptôme social et symptôme d’une souffrance psychique, rarement l’un sans l’autre, il est assourdissant et nous empêche de nous entendre. Signifier la nécessité de son arrêt est fondamental..., mais pas suffisant. Du malaise social à l’entrée dans une pathologie psychiatrique grave, de l’acte isolé à l’installation d’un fonctionnement inadapté pour un très long terme, les mêmes faits peuvent avoir des causes particulièrement variées, et demander autant de réponses différentes.

C’est un choix de société que d’ordonner de se taire -mais pour combien de temps ?- ou de proposer de s’exprimer d’une manière “entendable”, donc “tolérable”. Le concept de “tolérance zéro” est littéralement un non-sens : il est refus de donner du sens, et déni de la réalité psychique du sujet. Il est fonctionnement en miroir, à l’identique, des jeunes auquel il s’adresse, une mise en acte de ce qui ne peut, ou ne veut, être pensé. Notre position d’adultes supposément capables d’un fonctionnement relativement adapté se doit d’être autrement distanciée.

Le dialogue de sourds des domaines d’intervention

Trois domaines d’intervention sont susceptibles d’être interpellés pour répondre aux comportements déviants des mineurs : la répression, l’aide éducative et le champ de la santé mentale. Schématiquement, on peut résumer les tâches ainsi : la justice pénale vise à supprimer ces comportements ; l’éducation vise à les modifier pour une meilleure adaptation sociale ; le soin psychique vise à les nommer et leur donner du sens.

Selon les situations, l’un ou l’autre est sollicité en premier. L’intervention primaire de la justice au plan pénal marque dans la quasi-totalité des cas une défaillance majeure du fonctionnement social. Elle est relativement rare.

La particularité de la justice des mineurs est d’intervenir dans deux domaines de compétence : l’assistance éducative et le pénal ; l’enfance “en danger” et l’enfance “dangereuse”... avec la complexité de ce postulat de base : ces deux dimensions ne peuvent être clivées. Et la réalité d’un fonctionnement : les structures de prise en charge sont clivées.

L’articulation des niveaux d’intervention apparaît évidemment nécessaire. Si tout le monde (ou presque...) s’accorde sur cette position de principe, sa mise en œuvre concrète reste néanmoins complexe. Elle est le plus souvent dépendante de l’implication des partenaires au plan local, fonction des moyens matériels et humains des différents services, d’une démarche volontariste des acteurs de la reconnaissance et du respect des places et fonctions de chacun. La loi doit bien évidemment s’appliquer partout, à l’extérieur comme à l’intérieur des structures d’éducation et de soin. Cela doit être reconnu par les professionnels comme par les jeunes pris en charge, c’est un outil de travail fondamental pour les acteurs de ces structures. Il y est exceptionnellement nécessaire de faire appel dans le réel à la justice au plan pénal. Dans ce cas, c’est une façon de donner du sens, de se dégager de cette fonction pour être libre d’une autre parole, en tant que soignant ou éducateur, de ne pas se positionner dans une toute-puissance dans la relation ; sa fonction est limitée et n’est pas au-dessus de la loi, son rôle est autre. Affirmer cela est un acte éducatif ou thérapeutique, à condition que le professionnel soit lui-même porteur de ce sens.

Lorsque les passages à l’acte se multiplient au sein des institutions ou au cours d’une prise en charge, les exclusions d’un jeune se multiplient parfois. Renvoyé d’une structure à une autre, finalement sans lieu proposé à la suite de ces échecs, certains se retrouvent à leur domicile, ou dans la rue, livrés à leurs débordements jusqu’à la prochaine intervention judiciaire, pour le coup le plus souvent pénale.

Justice, aide sociale à l’enfance et santé mentale

Le fonctionnement de l’articulation Justice, Aide Sociale à l’Enfance et soins est alors à interroger. Le secteur de la santé mentale ne peut souvent pas travailler seul dans la prise en charge d’un jeune en difficulté, mais il est souvent un partenaire important dans l’articulation de cette prise en charge. La consultation ou l’hospitalisation sont des espaces dont la neutralité doit être préservée, mais où la dimension des relations avec l’environnement du jeune est évidente. Le placement provisoire d’un jeune, ou son accompagnement par des partenaires dans son milieu naturel, peuvent apparaître comme un élément à part entière du soin. Mais la mobilisation des partenaires est soumise à leurs représentations du champ de la santé mentale : un jeune soigné en psychiatrie est-il un fou, éventuellement dangereux, dont définitivement seuls les psychiatres peuvent s’occuper ? La peur peut - et doit - être entendue ; mais on ne peut s’arrêter à sa reconnaissance : il faut la travailler pour proposer malgré tout des solutions adaptées.

Les foyers ou établissements sollicités rechignent parfois à recevoir un jeune adressé, malgré la pertinence de l’orientation ; parfois, le jeune adressé par eux dans un moment de crise ne peut réintégrer son établissement, du fait de cette inquiétude qu’il a suscitée et qui a été confirmée implicitement par les soins offerts. Nombreux sont les jeunes qui bénéficieraient d’un placement dans le cadre privilégié d’une famille d’accueil : ces familles, en nombre insuffisant, savent que l’accueil d’un adolescent est difficile ; alors s’il sort de psychiatrie...

Que la demande d’aide soit initiée par le secteur de soin, ou que l’orientation vers le soin soit faite par le juge ou les services qu’il a mandatés pour la prise en charge, le partenariat est difficile, et demande un travail spécifique de réflexion commune sur l’orientation la plus adaptée. Cela demande du temps et des moyens : outils de réflexion, travail autour des représentations de chacun et construction d’un langage commun, lieux d’orientation et de prise en charge. Au plan local, chacun se débrouille de manière plus ou moins efficace ; au plan national, ces outils manquent ; leur développement dépend d’une véritable volonté politique.

Dans le secteur sanitaire, l’état des lieux et les perspectives sont décourageants. Le nombre de psychiatres est très insuffisant, au vu de la formation des médecins de cette spécialité, les carences vont s’accentuer notablement dans les années à venir. Les Centres Médico-Psychologiques, lieux de consultation du secteur public, sont saturés avec des listes d’attente de plusieurs mois, parfois 6 à 8 mois, pour une demande de première consultation. Les situations difficiles ne peuvent être évaluées à temps, le traitement en urgence de situations devenues extrêmes est la règle. Le traitement “communautaire” de la souffrance psychique se développe, où l’approche individuelle est réduite, faute de moyens, et où l’on renvoie au groupe, au social, la gestion de ces questions, avec la caution d’une présence minimisée des professionnels de la santé mentale : dimension certes intéressante, mais non suffisante. Le secteur privé est tout aussi débordé.

En termes d’hospitalisation, l’orientation des jeunes hospitalisés est d’une telle complexité que les adolescents restent souvent bien plus longtemps que nécessaire, embolisant le fonctionnement du système, occupant plus que nécessaire les places qui, durant ce temps, ne peuvent accueillir d’autres jeunes qui pourraient en bénéficier. Dans les structures médico-sociales type IME (Institut Médico-Educatif), les places sont également en nombre très insuffisant : des jeunes en très grande difficulté, avec une pathologie présente souvent depuis la petite enfance, psychose infantile ou handicap lourd, relevant de ces établissements, ne peuvent y être accueillis. Sans soins ni éducation adaptés, parfois maintenus au domicile, ils se retrouvent en situation de crise ; accueillis alors à l’hôpital, ils y restent parfois plusieurs mois, voire plusieurs années avant qu’une orientation ne leur soit proposée. Cette prise en charge ne leur est pas adaptée, elle ne relève pas des missions des services hospitaliers sollicités. Ces missions d’accueil temporaire et d’évaluation limitée dans le temps ne peuvent pas, du coup, être remplies : les jeunes qui en bénéficieraient sont à leur tour pris en charge de manière inadéquate ou livrés à eux-mêmes, répétant des troubles du comportements auxquels aucune réponse satisfaisante n’est donnée : pas entendus, ils continuent à “faire du bruit”...

Il ne s’agit pas de faire ici un plaidoyer pour la psychiatrisation de toute difficulté, bien au contraire. L’analyse des moyens et du temps de l’intervention du champ de la santé mentale permettrait d’utiliser ces compétences de manière adaptée et efficace dans le cadre plus général du traitement individuel et social des troubles du comportement des adolescents. La réduction d’un espace où peut se travailler le sens donné aux comportements déviants implique mécaniquement l’augmentation d’un autre champ de traitement de ces questions ; en l’occurrence, c’est aujourd’hui dans le champ de la répression et du traitement pénal que les choix politiques portent les moyens financiers et humains.

Marie Bastianelli, psychologue clinicienne


Pour en savoir plus

-  Winnicott D.W., Déprivation et délinquance, Payot, 1994.
-  Kammerer P., Adolescents dans la violence, Gallimard, Collection "sur le champ", 2000.