Un Edito du groupe CLARIS

“ L’insécurité ”, dernier langage du social ?

Il y a un an, nous vivions les contrecoups de la psychose sécuritaire post-électorale. Les lois prônant les options répressives se succédaient, destinées à répondre à la fameuse “ demande de sécurité ” exprimée par les français. L’omniprésent ministre de l’intérieur pouvait parader sur les écrans et les ondes pour annoncer la bonne nouvelle et rassurer l’opinion : l’Etat fort était de retour, les “ voyous ” n’avaient qu’a bien se tenir. Et ce n’était pas les associations qualifiées de “ droits de l’hommistes ”, ni les “ nantis ” qui pouvaient s’y opposer. D’ailleurs, les sondages ne consacraient-ils pas la magie du verbe sarkozien en plébiscitant son action (quand dire c’est faire) ? Grands médias et intellectuels de gauche en convenaient : le temps était venu de marquer une rupture avec l’“ angélisme ” et les “ naïvetés sociologiques ”. Ainsi progressait, souterrainement, ce que d’aucuns avaient appelé [1] , bien avant le 21 avril, une “ lepénisation des esprits ”.

Mais voilà que la question sociale est revenue sur le devant de la scène : la réforme des retraites et la décentralisation ont réactivé un malaise social latent ; elles ont suscité une longue mobilisation des enseignants suivie par celle des intermittents du spectacle en proie au diktat du Medef ; le drame de la canicule de l’été s’est soldé par un lourd bilan sanitaire mettant en cause la responsabilité de l’Etat. Tous ces phénomènes avaient le mérite de remettre les “ pendules à l’heure ” dans un contexte marqué, d’un côté, par la détérioration du climat économique, la montée du chômage et de la précarité, de l’autre, l’affirmation sans complexes de politiques néo-libérales. Du coup, on pouvait presque se demander ce qu’était devenu cette fameuse question de l’insécurité qui avait cannibalisé le débat public. Sans avoir disparu du paysage, “ violences urbaines ”, “ délinquance juvénile ” et autres “ incivilités ” n’étaient-elles pas passées au second plan ? Etait-ce leur traitement médiatique qui avait changé du tout au tout ? Et pour cause, nous assurait-on : la politique d’ordre engagée par le gouvernement Raffarin commençait à porter ses fruits. Les chiffres de la délinquance seraient là pour le montrer à la première occasion. À l’amorce de nouvelles échéances électorales, il est toujours temps de vanter un bilan plutôt que de laisser croire que la France est à feu et à sang, ce qui serait avouer son échec.

On pourrait être tenté de croire que, passés les effets d’annonce, le résultat des politiques répressives accentuées en France depuis les précédentes élections présidentielles, se limiterait finalement à peu de chose, dans la vie quotidienne. Ce serait faire un triple contresens.

Ce serait tout d’abord faire fi de la portée réelle des lois qui ont été votées récemment et de celles examinées par le parlement. Ainsi, la loi sur la “ sécurité intérieure ” n’implique pas seulement la création de nouveaux délits (rappelons que de 57 articles, le texte est passé à 150 à l’arrivée), mais traduit aussi un élargissement du champ d’activité de la police. Ainsi, la possibilité de procéder à des contrôles d’identité plus systématiques en s’appuyant sur la notion de “ raison plausible de soupçonner ”, la modification des conditions de garde à vue, du droit de perquisition, l’extension des fichiers de police concernant des personnes contre lesquelles il existe des “ indices graves et concordants ”, ont de quoi inquiéter. C’est aussi toute la production législative concernant le droit d’asile et l’immigration qui manifeste un basculement d’autant plus inquiétant qu’il passe inaperçu. On évoquera à ce propos l’article du projet de loi sur l’immigration proposant de punir les étrangers salariés en situation irrégulière d’une amende de 3 750 euros et de trois ans d’interdiction de territoire, traduisant un détournement du code du travail pour lutter contre l’immigration clandestine [2]. Du côté de la justice, les motifs d’inquiétude ne manquent pas non plus. Prenons le projet de loi Perben contre la criminalité organisée actuellement examiné par les sénateurs. Ce projet entérine un processus à l’oeuvre depuis plusieurs années marquant le rôle prépondérant des magistrats du parquet sur ceux du siège. C’est bien le ministère public qui occupera une place centrale au sein de la procédure pénale tant au stade de l’enquête qu’à celui du jugement. Les conséquences des dispositions prévues sur le plan de l’exercice des libertés individuelles sont d’une extrême gravité. On pense aux dispositions relatives à la présence de la défense lors de la garde à vue, ou encore aux procédures accélérées sans débat contradictoire concernant une liste importante de délits [3] . On pourrait ainsi continuer : une même logique de pénalisation est à l’oeuvre dont les contours et les conséquences sur la cohésion de nos sociétés démocratiques doivent interroger.

C’est qu’on ne saurait, ensuite, sous-estimer la force de l’idéologie sécuritaire. En tant que système de représentations, elle travaille bien d’autres domaines que ceux de la délinquance, qu’il s’agisse de l’école, de la famille, de l’aménagement urbain, ou encore de l’alimentation, du climat. Elle est une “ matrice ” avec ses procédures reproductibles, une “ rhétorique ”, avec ses innombrables figures, déclinables ou transposables à l’infini. On l’a bien vu à propos de la sécurité routière : la nouveauté n’est pas de parler d’“ insécurité routière ” mais dans la transposition du vocabulaire de l’insécurité urbaine, comme on le constate dans les titres évoquant “ l’offensive contre l’insécurité routière ”la guerre à la vitesse ”, “ vers une tolérance zéro au volant ”, etc. On a pu constater comment se sont opérées l’exploitation et la déclinaison du thème de l’insécurité à l’école. Le couplage entre violences à l’école et insécurités est à cet égard exemplaire. Chacun sent bien que la mise à l’agenda des questions liées à la mixité (équilibre filles/garçons) et à la laïcité (port du foulard) se prête aussi à tous les amalgames, alors qu’il s’agit de phénomènes isolés. Le thème de la sanction des familles dont les enfants se rendent responsables d’incivilités ou d’actes délictueux connaît aussi une grande fortune. Si on a écarté la possibilité de retrait des allocations familiales au-delà de ce que les textes prévoient déjà, la voie est aujourd’hui ouverte pour les amendes, les stages obligatoires pour les parents et l’intervention des autorités dans les familles dès la première demi-journée d’absence. Par ailleurs, l’idée de sanction familiale inspire également certains opérateurs HLM qui n’hésitent pas à tenter des expulsions sur ce motif. Plus quotidiennement, les administrations, les écoles, sont encouragées à signaler systématiquement la moindre négligence des familles, etc. On pourrait aussi mentionner la confusion entretenue continuellement entre travail social et répression, prévention et sanction. On pense, en particulier, aux nouvelles réglementations mettant en cause la confidentialité et l’indépendance dont le travail social doit pouvoir bénéficier vis-à-vis du pouvoir judiciaire mais aussi vis-à-vis des collectivités territoriales. De façon plus “ invisible ”, il faudrait indiquer comment les idéologies et pratiques sécuritaires actuelles inspirent divers projets urbains : opérations de sécurisation des logements et de sectorisation des cités, construction d’espaces résidentiels sécurisés. Bref, tout se passe comme si l’insécurité était devenue le dernier langage du social.

Enfin, on aurait tort d’opposer le “ sécuritaire ” et le “ social ” en supposant un glissement de l’un vers l’autre. Insécurité sociale et insécurité civile sont les deux facettes d’une même question, elles s’alimentent réciproquement, le déficit de protection légitimant la demande de sécurité [4]. Au fond, ce que le marché défait d’un côté, l’Etat gendarme tente de le refaire de l’autre. Il y a donc bien dans ce sens non pas seulement une extension de l’Etat policier mais une déclinaison de l’idéologie sécuritaire qui relève d’une nouvelle gestion politique de la peur susceptible de prendre de multiples formes.

Ce qui mérite d’être interrogé sans relâche, ce n’est donc pas seulement l’extension de l’Etat policier mais la déclinaison dans les mailles du social des discours et pratiques sécuritaires.

Claris


[1] Pierre Tévanian, Sylvie Tissot, Dictionnaire de la lépenisation des esprits, Paris, L’esprit Frappeur, 2002

[2] Si le Sénat a supprimé l’article, la suppression sera sans doute réintroduite en dernière lecture par l’Assemblée nationale qui a toujours le dernier mot dans le processus législatif.

[3] Nathalie Guibert, “ Les pouvoirs des procureurs renforcés, Le Monde, 16 octobre 2003, p. 15.

[4] Comme le montre bien Robert Castel dans son dernier ouvrage, L’insécurité sociale, Seuil, 2003