Guerre aux chômeurs ou guerre au chômage
Emmanuel Pierru. Editions du croquant. Savoir agir. 2005

A quelques semaines de la publication du décret sur le renforcement des contrôles opérés sur les chômeurs découlant du plan de « cohésion sociale » l’ouvrage d’Emmanuel Pierru est à plusieurs égards salutaires. Il l’est d’abord par la méthode utilisée alliant des approches économiques, sociologiques, historiques et de science politique sur un phénomène, le chômage, qui souffre trop souvent d’une lecture monochrome. Il l’est surtout dans une problématique que l’on résumera schématiquement à la question suivante : peut-on penser le chômage sans penser en même temps le chômeur et son statut ?

1. Création et destruction du système d’assurance chômage.

Dans le contexte actuel la brève histoire du chômage qui ouvre le propos n’est pas inutile. Elle permet de distinguer trois temps forts. Un premier temps où le chômage ne s’expliquerait que par l’oisiveté des sans-emplois. A partir du XIXème siècle, les réformateurs sociaux parviennent à socialiser la question du chômage : il devient un fléau collectif qui ne peut être imputé aux seuls manquements individuels. Cette idée va péniblement et tardivement [1] permettre la mise en place du système d’assurance chômage. Le chômage est alors un « phénomène involontaire lié aux transformations structurelles de l’économie française, et les chômeurs comme des personnes à la dignité reconnue qu’il faut, par une politique indemnitaire généreuse, aider à leur retour à l’emploi » [2].

A partir des années 80, un tournant s’amorce qui abouti, réformes après réformes, à une dégradation du système d’indemnisation du chômage. L’exemple du RMA cité par l’auteur comme stade ultime de l’absence de protection du sans-emploi aurait d’ailleurs pu être étayé par les dispositions du plan de cohésion sociale relatives aux obligations de « recherches actives et répétées d‘emploi ».

Cette déconstruction progressive est légitimée par un leitmotiv qu’aucune analyse sérieuse ne confirme : trop d’assurance chômage c’est plus de chômage. Peu importe d’ailleurs « que l’idée soit fausse scientifiquement, pourvu que la croyance économique acquière suffisamment de force politique pour se rendre vraie socialement » [3].

2. La stratégie du chômeur et ses effets

A en croire certains discours libéraux ici repris il n’y aurait pas de chômage mais que des chômeurs. Le chômeur effacerait en quelque sorte le chômage, sa situation ne serait que le fruit d’une stratégie individuelle indépendamment de toute logique macro-économique. Son oisiveté naturelle, le calcul coût- avantages de la reprise d’emploi et un système d’assurance chômage trop protecteur participeraient ainsi à maintenir durablement cette situation de non-emploi.

Il n’est dès lors pas étonnant, et une fois de plus le plan Borloo l’illustre, que les réponses soient autant portées sur l’origine du mal : le chômeur. Il faut « activer » les dépenses de chômage (pour ne pas dire activer les chômeurs), les « responsabiliser » et donc plus facilement et régulièrement les sanctionner.

Cette individualisation du chômage permet ce faisant de répondre aux attentes convergentes de la pensée libérale et des pouvoirs publics.

Pour les premiers il est essentiel d’avoir un taux de chômage non indemnisé élevé qui fasse pression sur les salariés en place pour délégitimer toutes leurs revendications salariales : « un taux de chômage trop bas risquerait en effet d‘augmenter le pouvoir de négociation des salariés pour obtenir une réévaluation de leur rémunération » [4].

Pour les seconds l’imputation du chômage aux seules stratégies individuelles permet de minorer l’échec (l’absence ?) des politiques publiques. En d’autres moments on évoquera la mondialisation et les délocalisations avec les mêmes finalités : nier la faiblesse des politiques sociales menées ici. Comme le fait remarquer l’auteur les politiques structurelles nécessaires ici sont coûteuses à court terme et incertaines à long terme. Donc risquées politiquement. En un simple clin d’œil de fin de chapitre aux travaux de L.Wacquant, E.Pierru se demande si le règlement carcéral du chômage de masse ne serait pas finalement la seule recette miracle à court terme.

3. L’indignité du chômeur

Le cœur du propos de l’auteur, pour l’essentiel tiré de sa thèse [5], consiste à démontrer comment cette déconstruction du système d’assurance chômage ainsi légitimée peut s’opérer sans rencontrer le moindre obstacle.

Son « inventaire des mauvais procès faits aux chômeurs » permet de dégager à la fois les figures classiques de la stigmatisation du chômeur mais d‘en présenter les formes les plus modernes.

Ainsi, on écrivait dès 1933 « nous connaissons tous des chômeurs frauduleux et volontaires, en plus ou moins grand nombre suivant les régions ... La commission de chômage, après avoir éprouvé la capacité du chômeur, sa volonté de travailler et constaté que ce chômeur ne peut plus ou ne veut plus accomplir le travail qui lui est demandé, devrait le rayer de caisse » [6] .

Classiquement on le présente comme oisif, calculateur, déviant et même brutal. Aujourd’hui, il brise le contrat social par son absence de civisme qui le pousserait soit à s’abstenir lors des élections ou pire, voter massivement pour le Front national [7].

L’auteur aurait d’ailleurs pu reprendre une autre figure moderne du discours sur le chômeur : le fraudeur. Lui n’est pas oisif : il est officiellement au chômage et est indemnisé mais travaille sans être déclaré.

A l’évidence ces figures largement stigmatisées du chômeur ne participent pas à rendre populaire la défense de ses droits.

En temps normal « les personnes qui ne sont pas dans une situation de précarité professionnelle ont une opinion plus sévère sur la responsabilité personnelle des personnes en situation de pauvreté et d’exclusion » [8].

Si en plus les exclus sont marqués par autant de stigmates, il devient politiquement hasardeux pour les gouvernants de demander à l’ensemble des contribuables d’étendre leur effort de solidarité à l’égard de tels indéfendables.

Quant aux partis politiques et aux principaux syndicats ils refusent dans le même temps de leur ouvrir leur porte et les suspectent d’être manipulés dès qu’ils commencent à s’organiser [9].

En définitive, tant le déni de chômage que la marginalisation des chômeurs ici décrits réussissent à transformer les victimes en responsables de leur sort. Après tout si la bonne conscience n’a plus besoin de la solidarité....


[1] On rappellera que dès 1945 les principaux risques sociaux (vieillesse, famille, maladie, accident du travail) sont couverts par la Sécurité sociale. Le chômage ne sera pris en compte qu’en 1967 et relèvera du coup d’une institution distincte, l’Unedic.

[2] P.37

[3] P.49

[4] P.49

[5] E.Pierru, L’ombre des chômeurs. Chronique d’une indignité sociale et politique depuis les années trente, Université de Picardie, Amiens, nov. 2003.

[6] Congrès des maires de France, 1933

[7] Chapitre « Des chômeurs extrêmes ? » p.109 et s.

[8] P.114.

[9] Chapitre « La dénégation syndicale et politique : le refoulement des intérêts des chômeurs ». P.174 et s.