La médiatisation des « violences raciales »
Instrument communautaire et sécuritaire de la décomposition sociale - par Manuel BOUCHER

Ce texte a pour principal objet de revenir à chaud sur la frénésie médiatique récente déclenchée à propos des violences commises par des jeunes venus des quartiers populaires à l’encontre de lycéens issus des classes moyennes lors des manifestations estudiantines organisées durant l’hiver 2005. En effet, les médias ont été le théâtre du remplacement d’une analyse sociale et politique de la « question sociale » par une « racialisation » des rapports sociaux ainsi que d’une exploitation partisane de ces évènements renforçant paradoxalement les processus de fragmentation sociale, culturelle et raciste par ailleurs dénoncés par les plupart des journalistes et des protagonistes « communautaristes ». Notre ambition est donc de participer modestement à l’analyse de ces événements en optant pour une posture dépassionnée, décommunautarisée mais politisée.

Le retour bruyant des « bandes » et des « zoulous »

Chroniquant les manifestations lycéennes où trente deux « casseurs » originaires de Seine-Saint-Denis ou des quartiers populaires de la capitale (17e, 18e et 19e arrondissements) furent placés en garde à vue par la justice pour avoir commis des vols en réunion ou pour jets d’objets sur les forces de l’ordre, le journal Le Monde rapporte - d’abord dans un article de petite taille - les propos d’un policier qui attribue des motivations clairement raciales et non pas sociales à ces actes de délinquance : « Beaucoup de jeunes d’origine africaine s’en sont pris à des lycéens « blancs ». Il faut rester prudent mais il y a très probablement une dimension raciste à ces agressions » [1]. Dans ce cas, les troubles à l’ordre public soutiennent la thèse développée par le Front National (FN), parti national populiste : il se développe un « racisme anti-français » de la part des jeunes descendants de migrants. Par la suite, reprenant les propos de jeunes revendiquant être des « casseurs » lors des manifestations lycéennes, Le Monde indique - cette fois dans un grand article occupant une pleine page annoncé en une - que pour ceux-ci, les « petits français » sont des « bouffons avec des têtes de victimes » (des « bolos » ou « borros », autrement dit des pigeons) ce qui signifie qu’ils représentent des cibles « privilégiées » lorsqu’il s’agit de voler en « bande » [2] des téléphones portables ou de « taper des gens » durant des événements collectifs tels que les mouvements de protestation estudiantine [3]. En effet, les « casseurs » en grande partie issus des quartiers populaires assumeraient la violence comme mode de rapport social antisocial vis-à-vis des autres jeunes : les lycéens des filières généralistes considérés comme des « ennemis » sociaux et culturels. Or, d’après le journaliste qui a interrogé ces « jeunes casseurs » après la manifestation lycéenne nationale du 8 mars 2005 organisée contre le projet de réforme de l’enseignement secondaire proposé par le ministre de l’Education nationale (François Fillon), l’analyse du discours des jeunes relatant leurs actes violents sur des lycéens permet d’identifier trois types de motivations :
-   économiques (« se faire de l’argent facile ») ;
-   ludiques (« le plaisir de taper ») ;
-   racistes et de « jalousie sociale » (« se venger des blancs »).

En fait, le scénario pour ce type d’agression est généralement identique : des jeunes résidant dans des « quartiers sensibles » scolarisés dans des filières professionnelles ou déscolarisés et pas insérés professionnellement quittent leurs cités pour rejoindre en bandes (plus ou moins formellement constituées [4]) les centres villes où se déroulent des événements culturels, festifs ou de protestation majoritairement composés de jeunes mais dans une large mesure issus des classes moyennes. Ce sont en effet ces jeunes « bourgeois », souvent possesseurs d’objets de consommation désirables car à forte représentation symbolique, et exposés de façon plus ou moins ostensibles, qui sont les cibles potentielles de cette « autre jeunesse » (Galland, 1991) des quartiers défavorisés désireuse d’acquérir, souvent collectivement (quelques jeunes prêts à en découdre), par la force (rouage de coups de poings et de pieds) ou l’intimidation (menaces de coups) des objets de valeur pour la majeure partie des adolescents (téléphones, lecteurs de musique, vêtements de marque, etc.).

Cependant, même si les violences physiques exercées à l’encontre de personnes, nonobstant lorsqu’elles sont commises en groupe contre des jeunes citoyens innocents incarnant l’image de parfaites victimes [5], sont toujours spectaculaires et propices au développement médiatique, cette forme de délinquance acquisitive et conformiste (Merton, 1997) (acquérir par la force ce que l’ « autre » possède pour ressembler aux autres) mais aussi conflictualiste ( défier les membres d’une classe sociale supérieure permet d’une part, de corriger par l’ « action directe » les inégalités sociales difficilement vécues et d’autre part, de restaurer une partie de sa dignité bafouée en affirmant sa « virilité de classe » : « Les bolos regardent par terre parce qu’ils ont peur, parce que ce sont des lâches ») n’est pas nouvelle. Sans remonter aux premières médiatisations des figures de désordres de jeunes parisiens appartenant aux « classes dangereuses » et dénommés « apaches » au début du XXème siècle (Perrot, 2001 ; Pierret, 2003), dans les années cinquante et soixante, alors que la France industrielle s’engouffre dans la société de consommation, les « blousons noirs » (Copfermann, 2003) issus des classes populaires sont déjà vilipendés par les médias comme l’expression de la décadence des valeurs morales occidentales et décrits comme des bandes de jeunes déchaînés se battant entre eux et terrorisant les jeunes « yéyés ». Ainsi, Laurent Mucchielli relatant les premiers résultats d’études effectuées sur le phénomène des « blousons noirs » dans les années soixante et soixante-dix par le centre de recherche de Vaucresson de l’Education surveillée (aujourd’hui protection judiciaire de la jeunesse) rappelle que l’on incriminait ces jeunes pour quatre types de comportements encore actuellement en débat à propos des jeunes de « banlieue » :
-   « des affrontements violents entre bandes, se battant notamment à coups de chaînes de vélo et de barres de métal, autour de territoires auxquels elles s’identifiaient ;
-   des vols d’un genre nouveau, des vols d’usage immédiat, ludique et ostentatoire liés aux nouveaux biens de consommation (la voiture et la mobylette pour l’essentiel) ;
-   des actes de vandalisme tournés contre les institutions (école, bâtiments publics) et déjà qualifiés à l’époque de « gratuits », ainsi que des actes de vandalisme commis par des groupes de jeunes lors de manifestations musicales, en particulier les concerts de rock’n roll des idoles de l’époque ; les chroniques rapportent un nombre impressionnant de salles de concert, de cinémas et de bals populaires qui finissent mal et sont mis à sac ; un nombre très supérieur à celui d’aujourd’hui pour ce qui concerne ce type de manifestations ;
-   enfin, (...) on accusait ces jeunes hommes de commettre des viols collectifs » (Mucchielli, 2005, p. 39.).

En outre, Cyprien Avenel précise qu’« au sens contemporain, le terme de bande est utilisé à partir des années dix-neuf cent soixante pour désigner les Blousons noirs, regroupant des jeunes issus de la classe ouvrière. L’épuisement de la société industrielle conduit plus tard à diagnostiquer la disparition des bandes à propos des jeunes de banlieues en proie à la « galère » (Dubet, 1987). Le retour des bandes sur la scène publique s’effectue au début des années dix-neuf cent quatre-vingt-dix avec le phénomène « zoulou » qui associe une logique territoriale et des identifications « ethniques » selon la morphologie des quartiers » (Avenel, p. 79.).

La peur et la médiatisation des « bandes » de jeunes issus des classes populaires vécus comme menaçants, délinquants et violents ne sont donc pas nouvelles. Néanmoins, entre les années soixante et les années quatre-vingt, la dimension ethnique est venue s’ajouter aux critères sociaux pour désigner les membres des nouvelles « classes dangereuses » (Chevallier, 1984). Effectivement, les années quatre-vingt sont notamment caractérisées par une explosion médiatique décrivant de façon sensationnelle la constitution de « bandes ethniques » rivales et agressives souvent associées à la naissance en France du mouvement culturel et multiethnique « hip-hop » au sein duquel des rappeurs stigmatisés comme radicaux, grossiers et incontrôlables (Boucher, 1999) font une musique pour la « caillera » (Giudicelli, 1991) des cités périphériques populaires. On assiste donc à l’ethnicisation des jeunes des quartiers populaires comme l’atteste l’utilisation fréquente dans les années dix neuf cent quatre-vingt du terme « zoulou » pour dénommer ces jeunes (Louis, Primaz, 1990 ; Kokoreff, 1991 ; Mauger, 1991) dont une partie est pourtant productrice d’ « émergences culturelles » (Boucher, Vulbeau, 2003) innovantes.

La « racialisation » des violences juvéniles

Aujourd’hui, une étape supplémentaire a été franchie dans la stigmatisation et la diabolisation des jeunes des quartiers populaires : nous assistons à leur « racialisation » comme le démontre le traitement médiatique des violences juvéniles exercées aux abords des manifestations lycéennes durant l’hiver 2005. En effet, le journal Le Monde n’est pas un média d’extrême droite, c’est même un quotidien de référence à grand tirage généralement considéré comme sérieux et idéologiquement modéré ; pourtant, Le Monde qualifie les turbulences et les bagarres adolescentes lors des manifestations lycéennes de « violences anti-Blancs ». Cette description médiatique des rapports de « race » extrêmement violents entre les jeunes des quartiers populaires et les lycéens issus des classes moyennes est ainsi illustrée, d’une part, par plusieurs citations des jeunes « casseurs » : « Un Maghrébin peut être « bolos » s’il a la mentalité des Français, ajoute Rachid, 18 ans, qui vient de Montreuil. S’il parle sexe avec sa sœur, par exemple. » Rachid dit aussi que les « bolos » sont « plutôt blonds » ; « Les « petits blancs » ne savent pas se battre et ne se déplacent pas en bande. Le risque de les attaquer est donc moins grand » ; « Même s’il condamne la violence, Abdel, 18 ans, a trouvé une explication globale : « Les rebeus (arabes) et les renois (noirs) font plein d’enfants. Donc tu peux pas savoir si celui qui manifeste a pas des grands frères. » De fait, aucune violence entre bandes n’a été signalée » [6] ; « Dans leur logique, tous les « Blancs » ne se valent cependant pas. « Il y a des Blancs qui se prennent pas pour des Blancs », observe Soukhana, 18 ans, une jeune fille de Sevran, qui a préféré ne jamais manifester. Cette différence de comportement explique, pour elle, qu’une partie des « Français », ceux qui vivent en banlieue, soient acceptés. « Je connais des blancs qui sont comme nous, qui sont bien », confirme Heikel. A l’inverse, précise Soukhana, « un Noir qui se prend pour un blanc se fait bolosser ». [7] ; « Patty, en deuxième année de BEP, est convaincue qu’il faut remonter à la colonisation et à l’esclavagisme pour expliquer ces comportements. « C’est les Noirs qui se vengent du racisme des Français et des policiers », explique-t-elle [8]

D’autre part, par le récit de lycéens agressés ou de militants syndicaux : « Elève en seconde au lycée Paul-Valéry, à Paris, Tristan Goldbronn, 16 ans, était parti manifester avec l’espoir de faire vaciller le gouvernement sur la loi Fillon. Mardi 8 mars, il a été roué de coups par des casseurs venus dans le cortège parisien pour racketter et tabasser les manifestants. » ; « Comme les autres, il a fait le constat que les agresseurs étaient essentiellement des « Blacks » et les victimes des « Blancs » ; « On vient manifester contre les inégalités et ils nous frappent. Comme s’ils pensaient que nous, les « Blancs » parisiens, on avait plein de fric, qu’on pouvait se racheter un nouveau portable demain. » ; « Luc Colpart, professeur d’histoire-géographie dans un collège de Seine-Saint-Denis, militant du syndicat SUD-éducation (proche de l’extrême-gauche), donne un récit similaire » ; « Pour ce militant engagé dans l’antiracisme, « il s’agissait d’agressions de type raciale » : « je n’ai vu que des Noirs agresser des Blancs », écrit-il dans un mail de témoignage. »

En fait, l’ensemble des morceaux choisis par le journaliste vise à minimiser l’importance de la « question sociale » (« Paris, c’est la capitale des sous ») au profit de la « question raciale ». Dès lors, pour expliquer les phénomènes de violences, les réactions des jeunes de quartier vis-à-vis de l’injustice sociale qu’ils vivent quotidiennement (ségrégation spatiale et scolaire, tensions policières...) sont peu développées alors qu’au contraire, les dimensions ethniques et raciales sont abondamment traitées : « De toute façon, affirment ces lycéens, les « Blancs » qui se font voler un téléphone ou un lecteur MP3 (appareil numérique pour écouter de la musique) peuvent en racheter un autre. « Ceux qui manifestent, c’est ceux qui veulent réussir, ceux qui ont plein de choses », déclare Heikel ».

En revanche, à propos des mêmes manifestations, la sociologue Dominique Pasquier interrogée par Le Monde souligne l’importance des frontières sociales entre les milieux encore protégés et les milieux défavorisés : « Dans ces agressions, on retrouve sans doute l’opposition entre les lycées professionnels et les lycées généraux. Ceux qui pensent se trouver dans des filières de relégation ont envie d’en découdre avec ceux qui sont considérés comme privilégiés. Et, dans certains établissements, la fracture peut, de fait, recouper une opposition « Blancs » - immigrés ». [9]

Quoi qu’il en soit, la grille de lecture « classiste » qui était généralement utilisée pour expliquer les tensions et les rapports sociaux difficiles entre les jeunes des quartiers populaires, les membres des classes moyennes et les forces de l’ordre est dévalorisée puisqu’elle est désormais considérée comme éculée ou alors instrumentalisée par des « idéologues bien-pensants » fournissant des « excuses sociologiques » aux violences des jeunes « racailles » des quartiers pauvres. Or, ce modèle « classiste-classique » principalement basé sur l’analyse des conséquences violentes des inégalités et des ségrégations sociales est maintenant remplacé par une vision « raciste » des relations sociales antagonistes [10]

Une instrumentalisation « communautariste » des violences sociales

D’ailleurs, cette racisation médiatique des violences lycéennes est rapidement exploitée par ceux qui ont un intérêt politique, idéologique ou communautaire à renchérir sur l’idée qu’un « racisme anti-Blancs » se développe en France. Ainsi, un appel provocateur dénonçant des « ratonnades anti-Blancs » lors des manifestations lycéennes de février-mars 2005 est lancé (le 25 mars) à l’initiative d’un mouvement de jeunesse sioniste de gauche, Hachomer Hatzaïr et de « Radio Shalom » associant indirectement les violences « anti-Blancs » et « francophobes » avec les actes « judéophobes » en augmentation selon la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme [11] : « Il y a deux ans, presque jour pour jour, le 26 mars 2003, quelques uns d’entre nous lançaient un cri d’alarme. Quatre jeunes du mouvement Hachomer Hatzaïr venaient de se faire agresser en marge d’une manifestation contre la guerre en Irak parce qu’ils étaient Juifs. Une tentative de lynchage en plein Paris, un scandale. La mobilisation des médias, des politiques, des simples citoyens, a été formidable. Mais aujourd’hui les manifestations lycéennes sont devenues pour certains, le prétexte à ce que l’on peut appeler des « ratonnades anti-Blancs ». Des lycéens, souvent seuls, sont jetés au sol, battus, volés et leurs agresseurs affirment, le sourire aux lèvres : « parce qu’ils sont Français ». Ceci est un nouvel appel parce que nous nous ne voulons pas l’accepter et parce que, pour nous, David, Kader et Sébastien ont le même droit à la dignité. Ecrire ce genre de textes est difficile parce que les victimes sont kidnappées par l’extrême droite. Mais ce qui va sans dire, va mieux en le disant : il ne s’agit pas, pour nous de stigmatiser une population quelle qu’elle soit. A nos yeux, il s’agit d’une question d’équité. On a parlé de David, on a parlé de Kader mais qui parle de Sébastien ? »

Ce texte signé par un millier de lycéens et surtout par plusieurs personnalités plutôt connues pour leur attachement néo-conservateur à la « République abstraite » ainsi que pour leur positionnement politique à gauche (Galheb Bencheikh, théologien musulman, Elie Chouraqui, cinéaste, Chahdortt Djavann, auteur du livre Bas les voiles, Jacques Julliard, éditorialiste au Nouvel Observateur, Bernard Kouchener, ancien ministre, Pierre-André Taguieff, politiste initiateur du terme « judéophobie, Alain Finkielkraut, philosophe médiatique) certes suscite instantanément un certain malaise à gauche [12] mais le résultat est là : l’exacerbation des postures communautaristes et la victoire des idées d’extrême droite ou la lepenisation des esprits (« les étrangers attaquent ! », « nous sommes dans une société en voie de tribalisation » ).

En fait, sur fond de radicalisation et de crispation des points de vue sur la transformation de l’identité nationale déjà débutée dans les années dix-neuf cent quatre-vingt (Boucher, 2000), dans un contexte local (décentralisation, délocalisations, chômage de masse, décomposition des protections sociales, multiculturalisme, contestation de la laïcité...) et international (conflit israëlo-palestinien, guerres en Irak, terrorisme islamique, décomposition des Etats-nations, mondialisation économique...) extrêmement tendu, surfant sur les peurs, les angoisses identitaires et l’insécurité sociale ambiante, la racialisation médiatico-politique des rapports sociaux renforce les antagonismes « communautaires » et la fragmentation sociale et culturelle (Wieviorka, 1996). Dans la pratique, des protagonistes « communautaristes » (activistes musulmans, juifs, chrétiens, tiers-mondistes...) exploitent effectivement de manière partisane et décomplexifiée le conflit israëlo-palestinien, l’histoire de l’esclavage et du colonialisme, les processus de sécularisation et la désindustrialisation au détriment d’une part, d’une compréhension sociologique et politique des mécanismes de décomposition sociale en œuvre et, d’autre part, d’une mobilisation collective solidaire basée sur les fondements politiques universels de promotion de l’égalité et de la lutte contre toutes les formes de racisme. Nous assistons plutôt à une hiérarchisation des victimes du racisme et à une désignation partiale des figures racistes :
-   des organisations juives indignées et apeurées en appellent à la primauté de la lutte contre la « judéophobie » principalement développée par des jeunes arabo-musulmans ;
-   des mouvements politico-religieux fondamentalistes musulmans nient la naissance d’un « nouvel antisémitisme » mais dénoncent l’augmentation de l’ « islamophobie » et de l’ « arabophobie » de la part de Juifs et de laïcistes ;
-   des associations afro-centristes affirment la nécessité de combattre d’abord le « racisme anti-Noir » surtout opéré par des néo-colonialistes et exigent des réparations financières pour dédommager les dégâts causés par la traite négrière ;
-   des partis d’extrême droite nationaux populistes proclament la nécessaire résistance à l’islamisation de l’Occident et disent s’organiser pour ne pas accepter le « racisme anti-français » dont les « Blancs » seraient de plus en plus souvent victimes, notamment dans les cités populaires.

Dans ce contexte, on assiste alors cyniquement et stratégiquement à des alliances idéologiques circonstancielles improbables. Par exemple, nous avons vu que des personnalités se définissant de gauche (Alain Finkielkraut) proches de certaines organisations communautaires expriment des idées ressemblant étrangement aux discours récurrents de l’extrême droite sur le danger que représente l’immigration extra-européenne pour la sécurité physique et morale des nationaux (la « judéophobie » est amalgamée au racisme anti-Blanc et francophobe).

En guise de conclusion, il paraît donc urgent de se démarquer de ce climat malsain en proposant plusieurs pistes d’action :

-  « décommunautariser » le débat sur l’augmentation des phénomènes racistes ;
-   affronter sereinement, politiquement et institutionnellement les questions sérieuses posées à la République, notamment l’écart persistant entre l’ « égalité formelle » et l’ « égalité réelle » pour les jeunes et les habitants des quartiers populaires de plus en plus ségrégués (lutter contre les discriminations) ;
-   résorber la disjonction entre un discours politique officiel toujours « assimilationniste » et la réalité des compromissions opérées par l’Etat avec des mouvements religieux et communautaires afin d’assurer la paix sociale au détriment d’une prise en considération politique raisonnée de la « différence culturelle » dans le respect de la laïcité et des droits des individus libres et émancipés (hommes ou femmes) ;
-   arrêter de confondre - ce qui est extrêmement dangereux pour la démocratie - l’accroissement de l’insécurité sociale principalement due à l’offensive libérale en Europe et dans le monde avec le sentiment d’insécurité presque toujours associé aux jeunes des quartiers « pauvres » stigmatisés, racisés et « barbarisés ».

Combattre le racisme, qu’il soit biologique ou différencialiste, nécessite donc avant tout d’agir politiquement et rationnellement pour résorber la segmentation et l’injustice sociale et culturelle qui, en définitive, affectent tous les citoyens et résidents vivant sur le territoire français, qu’ils se prénomment David, Sarah, Kader, Fadéla, Sébastien ou Clémentine.


[1] Cf. « Manifestations lycéennes : trente deux casseurs placés en garde à vue » in Le Monde du vendredi 11 mars 2005, p. 10

[2] Généralement, la « bande » fait référence à un groupe de jeunes issus des classes populaires implanté sur un territoire et organisé de façon plus ou moins formelle pour faire face à la « désorganisation sociale » en produisant une alternative collective, notamment caractérisée par des pratiques déviantes ou délinquantes. Ainsi, l’Ecole de Chicago et notamment F. M. Trasher indique dès 1927 (The Gang. A Study of 1313 Gangs in Chicago, Chicago, University of Chicago Press) que « le gang est un groupe interstitiel qui se forme d’abord spontanément puis se soude à travers le conflit. Il se caractérise par les types suivants de comportement : rencontres hostiles, déambulations, déplacements en groupe, conflits, et projets criminels. La conséquence de ce comportement collectif est le développement d’une tradition, d’une structure interne non réfléchie, d’un esprit de corps, d’une solidarité, d’une morale, d’une conscience de groupe, et d’un rattachement à un territoire » (F. M. Trasher cité in A. Coulon, L’école de Chicago, Paris, éd. Puf, 1992, p. 60.). Cependant, de nombreux travaux postérieurs à ceux de Trasher soulignent qu’il faut faire une différence entre des « bandes » ou des gangs, des groupes de pairs et des collectifs de sociabilité juvénile très mouvants. Voir P. Robert, P. Lascoumes, Les bandes d’adolescents, Paris, éd. Ouvrières, 1974, G. Mauger, « Bandes et valeurs de virilité », Regards sur l’actualité, n°243, Paris, éd. La documentation française, 1998, pp. 29-39, M. Esterle-Hedibel, La bande, le risque et l’accident, Paris, éd. L’Harmattan, 1997, C. Bachmann, N. Le Guennec, Violences urbaines. Ascension et chute des classes moyennes à travers cinquante ans de politique de la ville, Paris, éd. Albin Michel, 1996.

[3] Cf. « Manifestations de lycéens : le spectre des violences anti-« blancs » in Le Monde du mercredi 16 mars 2005, p. 9.

[4] Dans sa partie sur le « retour du phénomène des « bandes » C. Avenel indique que « pour la plupart des travaux, la bande est un phénomène éphémère susceptible de se défaire à tous moments. Quelles que soient les difficultés, bien réelles, à cerner le phénomène, il apparaît que les « bandes » des cités françaises ne forment pas des groupes organisés, dominés par l’autorité charismatique d’un leader, une dénomination spécifique et un conflit déclaré à d’autres groupes. Elles surgissent de façon aléatoire et ponctuelle lors des « embrouilles » ou l’opposition à la police. (...) La plupart des travaux soulignent les confusions entre prétendues « bandes », groupes de pairs et simples regroupements de sociabilité juvénile » (C. Avenel, Sociologie des « quartiers sensibles », Paris, éd. Armand Colin, 2004, p. 81.).

[5] Durant les manifestations lycéennes des 15 février et 8 mars 2005 à Paris, une polémique est médiatisée sur la passivité des forces de l’ordre : d’après le Parti socialiste et les parents d’élèves de la FCPE notamment, la police aurait laissé des lycéens se faire lyncher pour les dissuader d’exprimer leurs inquiétudes dans la rue.

[6] Cette phrase sur les rapports entre « bandes » a pour but de montrer que les jeunes des quartiers s’étaient tacitement entendus pour ne pas se battre entre eux afin de s’attaquer aux « petits blancs ». Il y aurait donc une « solidarité raciale » entre les jeunes noirs et arabes des cités.

[7] Cette citation exprime l’idée que les comportements sociaux propres aux habitants des banlieues populaires sont racisés. En effet, d’après les jeunes « Noirs » ou « Arabes » interrogés, les « bons Blancs » sont les « Blancs indigènisés »

[8] Ici, les enfants d’immigrés peinant à accéder à une égalité réelle, se vengent de l’humiliation subie par leurs parents et au-delà leurs ancêtres (colonialisme, exploitation, esclavagisme) en « bolossant » les « petits français ».

[9] Entretien de D. Pasquier, sociologue, directrice de recherche au CNRS in Le Monde du mercredi 16 mars 2005, p. 9.

[10] On peut d’ailleurs noter que des parents de jeunes lycéens cognés lors des manifestations du 15 février et du 8 mars 2005 - eux-mêmes issus de classes moyennes de « gauche » - expriment leur désaroi : ils se sentent désarmés idéologiquement, politiquement et pratiquement face aux violences subies par leurs enfants. Celles-ci sont en effet considérées par ces parents politisés comme étant la conséquence directe d’une société libérale en voie de dualisation générant un « nouveau lumpenprolétariat » dépolitisé majoritairement issu de l’immigration de peuplement et manipulé par les élites néo-conservatrices sécurisées dans des « ghettos de riches ». Ces parents ont donc le sentiment désagréable d’être à la fois les victimes de la dépolitisation des couches populaires les plus « pauvres » et de l’instrumentalisation cynique de la bourgeoisie libérale-sécuritaire. Cf. B. Larguèze, F. Goldbronn, J. Reynes, « Nouveau Lumpenprolétariat et jeunes casseurs » in Le Monde du vendredi 1er avril 2005, p. 15.

[11] D’après la CNCDH, alors que les violences racistes sont passées de 833 à 1565 de 2003 à 2004, 62% de ces actes ont été commis contre des juifs. Voir Le Monde du mardi 22 mars 2005, p. 11.

[12] Le MRAP, SOS Racisme et la LDH dénoncent un appel irresponsable et simplificateur tandis que l’UNEF déclare : « Avec l’ensemble des organisateurs et les lycéens mobilisés, l’UNEF a condamné avec la plus grande fermeté les violences qui s’y sont déroulées. Cependant, il est faux d’affirmer que ces violences aient eu d’abord un caractère raciste, au contraire, elles sont avant tout le reflet du malaise social présent aujourd’hui dans la plupart des villes de France, et de la fracture qui se creuse entre lycées de banlieue et de centre ville. De plus, en distinguant, même au nom de l’équité, les cas de « David, Kader et Sébastien », on contribue à alimenter le mythe d’une France morcelée entre communautés » (Appel de Hachomer Hatzaïr : la réaction de l’UNEF sur http://www.unef.ass.fr du 27 mars 2005). Cf. « Malaise après un appel contre le « racisme anti-Blancs » in Libération du 26 mars 2005, « Un appel controversé contre le racisme anti-blanc » sur http://permanent.nouvelobs.com du 27 mars 2005.