Les passions tristes
Souffrance psychique et crise sociale, Miguel Benasayag, Gérard Schmit, Paris, La Découverte, 2003
Comment concevoir le travail « psy » alors que l’on voit se multiplier aujourd’hui les demandes d’aides, de soins et de prises en charge thérapeutiques, notamment pour les plus jeunes ? Cette question traverse le livre de Miguel Benasayag et Gérard Schmit, un livre où l’expérience clinique des auteurs, tous deux psychothérapeutes, nourrit une réflexion critique sur les dispositifs de soins mais aussi, plus largement, sur les normes sociales qui imposent désormais à chacun d’être opérationnel, performant et autonome. Ainsi, tandis que les sociologues investissent de plus en plus la question de l’individu et des processus sociaux d’individuation, les cliniciens s’efforcent ici de relier « crise individuelle » et « crise sociale » en revendiquant, pour ce faire, un décloisonnement des approches et des disciplines. « Plutôt que de penser que les problèmes de société sont l’apanage de la sociologie et de l’anthropologie », indiquent-ils, « il est important que les professionnels de la clinique participent à la réflexion des autres sciences humaines et partagent avec elles un souci multidisciplinaire de ces questions » (p.50). Cette réflexion transversale sous-tend la thèse centrale du livre, selon laquelle la « souffrance psychique » est le symptôme d’une profonde crise de société devant laquelle le thérapeute, seul, est impuissant et désarmé. Il importe alors de repenser le travail clinique ; mais il importe aussi que chacun prenne conscience de l’ampleur de cette crise pour réagir, pour « résister à ce monde de brutes » (p.181) que dépeignent les auteurs : c’est là le message, résolument engagé, qu’ils veulent délivrer. Au point de départ de leur réflexion il y a le constat d’un « malaise dans la civilisation », assez profond pour que les difficultés psychologiques, en particulier celles des enfants et de leurs familles, traduisent moins une panne ou une défaillance passagère qu’un horizon indépassable. Reprenant une trame argumentaire bien connue, les auteurs diagnostiquent en effet la faillite des idéaux de la modernité et l’installation d’une société d’incertitudes, dominée par ce que Baruch Spinoza appelait les « passions tristes ». Dès lors que s’évanouit la confiance dans le progrès et que « la promesse devient menace » (p.23), expliquent-ils, la transition vers l’avenir fait problème, tout comme le travail de transmission des normes et des valeurs qui échoit aux parents et aux éducateurs. Principal symptôme de cette « crise » : la remise en cause du principe d’autorité ou, plus exactement, le grippage de l’articulation entre « antériorité » et « autorité », selon le schéma d’analyse que les auteurs empruntent à Françoise Héritier. Cette « crise structurelle de l’autorité » (p.41) traduirait ainsi l’incapacité des adultes à incarner un modèle désirable et à susciter le désir - d’apprendre, de partager, de s’intégrer, etc. - et favoriserait l’emprise croissante de la séduction ou de la domination (l’autoritarisme) dans les rapports avec les jeunes. D’un côté, donc, les auteurs sacrifient à l’air du temps en développant le thème de la société « sans pères ni repères », où « tout est possible », une société où, écrivent-ils, « la transgression est la règle » (p.138). Mais d’un autre côté, Benasayag et Schmit proposent une interprétation originale de cette « crise » en insistant sur le passage du désir à la menace, qui aurait en quelque sorte remplacé le principe d’autorité au point d’apparaître, aujourd’hui, comme « le seul moyen de faire obéir les jeunes et les adultes » (p.59). Là se nicheraient les ressorts profonds de la souffrance psychique, à laquelle les auteurs sont confrontés en tant que praticiens. En effet, se demandent-ils, comment apprendre, travailler et vivre en étant sous la menace permanente de l’échec ou en devant, sans cesse, conjurer le danger au lieu de mobiliser le désir ? Plus encore, comment se construire et être soi dès lors que le désir cède devant l’urgence, l’exigence d’efficacité, d’adaptabilité ou de performance ? De fait, les auteurs soulignent à juste titre combien le climat d’incertitude et d’inquiétude face à l’avenir entre en résonance avec ce qu’ils appellent « l’idéologie du néolibéralisme » : il incite chacun à « se protéger » ou à « s’armer » pour le futur et fonctionne comme un opérateur de dissociation sociale. Surtout, cette « idéologie utilitariste » envahit désormais le système éducatif, où l’ « on enseigne à sortir indemne des dangers à venir » (p.81), mais aussi le travail thérapeutique, censé restaurer l’efficience ou réparer au plus vite les déficiences des patients. Dans cette perspective, et renouant avec le discours critique de l’antipsychiatrie, les auteurs nous convient à une réflexion sur la nature, les limites et les dérives des méthodes thérapeutiques actuelles. Ils déplorent en particulier que le travail clinique soit soumis à des impératifs gestionnaires et dénoncent le recours presque systématique à des suppléances pharmacologiques, notamment pour obtenir « que l’enfant se comporte selon les attentes d’une société qui a échoué à l’éduquer » (p.156). Au cœur de cette critique, la très controversée « méthode du DSM » [1], importée des Etats-Unis, qui inspire désormais le courant de la « nouvelle psychiatrie ». Selon Benasayag et Schmit, qui adoptent à cet égard le point de vue des psychanalystes, le DSM est un instrument de rationalisation des soins qui mutile la relation thérapeutique. Il repose en effet sur une description et une classification des symptômes cliniques, sur l’identification de pathologies standardisées auxquelles sont associées différentes thérapies. Autrement dit, la méthode du DSM ne prend pas en compte le patient lui-même en tant que sujet singulier, inscrit dans un environnement relationnel et une histoire propres. Elle installe « la personne dans une unidimensionnalité pathologique » (p.109) et réduit le malade à ses symptômes, donc à des insuffisances et des différences qui dérogent à la norme. Les auteurs plaident, à l’inverse, pour une clinique « du lien » et de la « multiplicité » qui, au lieu de traiter le patient comme un problème relevant du « paradigme symptôme-cible-médicament » (p.169), s’efforce de découvrir, puis de développer les potentialités de chacun. Il s’agit-là d’une nouvelle approche clinique qui renonce à toute perspective normalisatrice et repose sur la coproduction d’une réponse à la souffrance et aux angoisses individuelles. Mais il s’agit aussi, indissociablement, d’une prise de position politique. En effet, non seulement ce projet thérapeutique s’affranchit de tout programme coercitif ou disciplinaire, mais il se présente également comme un instrument de résistance aux normes, particulièrement contraignantes, qui imposent à chacun d’être responsable et autonome, c’est-à-dire d’« être fort ». Ainsi, la « clinique du lien » rejette la figure idéologique de l’individu isolé et maître de son destin pour mieux accompagner la personne souffrante, prise dans un réseau de liens, de relations et de dépendances. Ce faisant, elle s’efforce de défricher une autre voie pour être soi que celle qui nous enjoint à être indépendant et « dominateur ». Finalement, la question de la souffrance, des personnes qui la portent et la supportent, n’est pas seulement une affaire de moyens, humains ou matériels, pour désengorger par exemple les services psychiatriques. Selon les auteurs de cet essai, c’est aussi, de plus en plus, une question qui engage l’éthique des praticiens. Ceux-ci devraient en effet amender les protocoles thérapeutiques et adapter les dispositifs de soins pour faire face à ces nouvelles pathologies de masse. Mais la souffrance psychique est également l’affaire de chacun et les auteurs plaident, à cet égard, pour un renforcement des « liens concrets qui sortent les gens de l’isolement » (p.181), pour la production d’un autre rapport au monde et à nous-mêmes, susceptible d’endiguer « l’idéologie de la crise ». Bref, il s’agirait d’inventer et de développer des modes de vie alternatifs, voire des formes de « contre-pouvoir » [2], afin de s’arracher à l’emprise de la désespérance. Sans être nécessairement opératoire ni forcément novateur, ce message laisse entrevoir un rai de lumière dans le ciel assombri des « passions tristes ». Jacques Rodriguez [1] Le DSM est un Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux qui rencontre un succès important en France depuis une vingtaine d’années. [2] Cf. Miguel Benasayag et Diego Sztulwark, Du contre-pouvoir, Paris, La Découverte, 2000. |