Retour sur la mise en scène télévisuelle de l’« insécurité » : suite et fin de l’obscure affaire Paul Voise
Flash back. Nous sommes le vendredi 19 avril 2002, avant-veille du premier tour d’une élection présidentielle qui, contre toute attente, verra le candidat d’extrême droite devancer celui de la gauche. Au journal télévisé de 20 heures, sur TF1, on parle, comme tous les soirs, de l’« insécurité ». A l’écran apparaissent le visage tuméfié d’un vieillard puis les débris de sa maison qui achèvent de se consumer. La veille, il a été agressé par des auteurs inconnus (au moins deux hommes) qui voulaient le racketter et qui l’ont battu avant de mettre le feu à sa maison qui était en bois. L’homme a 72 ans, il est « sans le sou », un peu simplet, gentil et sans défense. Paul Voise est surnommé « Popol » ou « le Prince de l’Argonne » dans le voisinage. Les faits se déroulent à Orléans, dans le quartier populaire de l’Argonne, classé zone sensible, avec une forte composante de personnes « issues de l’immigration ». Dans les deux jours qui suivent, c’est la totalité du monde télévisuel qui se précipitera sur cette affaire devenue nationale. Ce vieil homme incarne en effet à lui tout seul La victime de cette Insécurité dont on débat à titre principal depuis le début de la campagne électorale, dans une surenchère sans fin. Certes, on ne sait rien de l’identité des agresseurs et de leurs motivations. Mais le contexte est celui d’un quartier « sensible » et la victime est un retraité, blanc, fragile à tous égards. Qui serait surpris d’apprendre que ces agresseurs sont des « jeunes » du quartier, c’est-à-dire probablement des jeunes « issus de l’immigration », ceux-là mêmes que l’on décrit partout depuis des années comme « de plus en plus jeunes et de plus en plus violents », « désocialisés et sans repère », pourvus de parents « démissionnaires », auteurs de « violence gratuite », prouvant par leur attitude que « la prévention ça ne marche pas » et que « l’intégration ne fonctionne plus » ? Certes, en réalité, nul n’en sait rien. Pourtant cela semble l’évidence. Il n’est, au fond, pas besoin de faire d’enquête pour trouver du sens et savoir quelle leçon tirer. D’autres ne peuvent pas se contenter d’approximations. Las, malgré la pression de résultats, les moyens matériels et humains mis en œuvre et le temps consacré à l’enquête, la police judiciaire du SRPJ d’Orléans va piétiner. Au bout de presque un an, fin février 2003, tandis que les rumeurs commençaient à aller bon train, y compris sur l’efficacité de cette police et sur la nature des pressions qu’elle pouvait subir, la solution tombe enfin : une personne est mise en cause. C’est un jeune du quartier, français d’origine marocaine, âgé de 22 ans. « Ah ! Vous voyez bien », diront certains. Pourtant, les magistrats qui suivent l’affaire semblent avoir quelques doutes. Certes, ils mettent en examen cette personne pour « coups et blessures volontaires, tentative d’extorsion de fonds, dégradation et destruction par incendie ». Difficile de faire autrement. Mais ils le laissent en liberté tellement les preuves manquent. La justice suit alors son cours et, deux ans après (le 18 février 2005), la procédure se conclut sur un non-lieu faute de charges suffisantes et compte tenu des incohérences des déclarations de la victime. Le fait médiatiquement le plus connu restera donc en réalité le plus obscur. Si nous en parlons aujourd’hui, c’est d’une part que nous considérons que cette histoire ne doit pas disparaître aussi facilement de notre mémoire collective, avec pertes et profits, d’autre part que les rares et heureux articles qui ont signalé ce non-lieu dans la presse du mois de février 2005 ne sont pas allés au bout de la critique qui nous semble s’imposer. Comme d’autres (l’affaire du père de famille d’Evreux, l’affaire du RER D, et bien d’autres encore), cette histoire témoigne en effet d’une certaine dérive de médias, en l’occurrence télévisuels, devenus le centre de la vie publique dans notre démocratie. Une série de documents aujourd’hui disponibles (voir ci-dessous la bibliographie) permet de questionner cette dérive. Nous ne faisons ici qu’introduire rapidement ce questionnement et inciter à ces lectures. Observons d’abord la logique de l’incendie médiatique. Informés de l’événement le soir même, les journalistes locaux considèrent l’affaire comme un fait divers et le relatent comme tel dans la presse du lendemain. De plus, ils n’incriminent nullement des « jeunes du quartier » : l’article de La République du centre se termine au contraire par une évocation de l’étrange présence de l’adjoint au maire chargé de la sécurité (Florent Montillot, pourfendeur de l’insécurité, chantre de la tolérance zéro et par ailleurs conseiller dans une importante société privée faisant commerce de la sécurité) à 1 heure du matin, dans une laverie, discutant avec plusieurs hommes. De son côté, le correspondant local de l’AFP relate ce qui est connu des faits dans une courte dépêche qu’il classe « non urgente ». Elle apparaît sur les écrans des médias parisiens le lendemain à 12h47. La rédaction en chef de TF1 avait-elle été prévenue (par qui ?) et l’attendait-elle ? Nous ne le saurons peut-être jamais. Toujours est-il qu’à 14h, une équipe de TF1 est déjà présente sur les lieux, tandis que sa chaîne d’information en continue (LCI) passera en boucle dans la journée les images du vieil homme sur son lit d’hôpital : 19 fois au total... Et loin de susciter l’interrogation, cet empressement (que l’on appelle la « réactivité » dans le milieu) fait pâlir de jalousie les autres chaînes de télévision nationale : France 2 qui tente de se rattraper le lendemain au journal de 13 heures en insistant plus encore que TF1 sur l’événement, et France 3 qui tance sa rédaction locale d’Orléans pour ne pas l’avoir alertée plus tôt. Avoir un jour de plus pour réagir n’est pas vu comme un atout permettant d’approfondir un peu le sujet. Ce n’est qu’un handicap dans une course aveugle. Nulle réflexion, nulle distance, nulle différence, seulement de la concurrence, de la copie et de la répétition, quand ce n’est pas de la surenchère. Observons ensuite l’incapacité à restituer les faits et la raison d’être des faits. Car, tout de même, si la victime est bien réelle (à la différence du RER D), où est la vraisemblance de l’histoire que l’on nous conte ? Pour quelle raison des « jeunes du quartier » s’en prendraient à un vieillard faisant l’amusement apitoyé de tous ? En vertu de quelle logique des racketteurs de passage espéreraient-ils s’enrichir en attaquant une personne presque totalement démunie, vivant dans ce qui ressemble davantage à une grosse cabane de jardin insalubre qu’à un pavillon moderne ? Et pourquoi, comme on le constatera le soir même à l’hôpital, lui ont-ils porté les coups exclusivement au visage ? Et puis quid des agresseurs signalés par la victime elle-même lorsque l’on incrimine seulement au final une seule personne ? Et pourquoi certaines caractéristiques de cette personne (nous ne désignons pas son origine marocaine, mais le fait qu’elle soit décrite dans l’enquête comme psychologiquement fragile et intellectuellement limitée) n’éveillent-elles pas le soupçon ? Au fond - et l’on nous pardonnera la crudité de notre formule car l’ironie ne vise pas les personnes - le symbole de toute cette insécurité qui faisait trembler la France serait l’histoire des deux idiots du village. Nous n’aimons pas les théories du complot, mais tout ceci ressemble tout de même un peu trop à de la manipulation. L’absence de toute interrogation sur ces invraisemblances est accablante pour qui fait profession d’informer ses concitoyens. Et que les intéressés (les rédactions des télévisions nationales) ne se fassent pas un devoir de suivre l’affaire jusqu’au bout et de nous dire haut et fort l’issue de l’affaire, même trois ans après, l’est tout autant. Cela montre que les interrogations apparues dans la profession au vu des résultats du 21 avril 2002 étaient au fond de la même nature que le travail journalistique sur lequel elles portaient : elles relevaient de l’émotion et de la morale, non de l’analyse. La question n’est pas « de quoi faut-il parler ? », mais « comment en parlons-nous ? », voir « savons-nous de quoi nous parlons ? »... Qu’en conclure ? Gardons-nous des moralisations du café du commerce et des populismes qui les récupèrent trop facilement. N’incriminons pas « les journalistes » parce que beaucoup ressentent un malaise, parce que beaucoup ne font pas ce qu’ils voudraient pouvoir faire, parce que quelques uns ont par la suite enquêté sur le fond dans cette affaire et parce qu’au final ils ne sont pas les seuls concernés dans ce fiasco. Incriminons par contre d’abord ceux qui exploitent et renforcent à des fins lucratives le fonctionnement d’un système économique qui interdit de faire enquête, d’investiguer, d’aller à la rencontre du réel dans sa complexité. Incriminons ensuite ceux qui ont le pouvoir politique dans ces entreprises, ceux qui définissent les lignes de pensée, la hiérarchie des priorités, les messages, les durées et les formats des reportages. Qu’ils le veuillent ou non, tous ceux-là pensent le monde social et, pour des raisons diverses, se satisfont de la bouillie pour chats que la plupart des chaînes de télévision servent quotidiennement à des dizaines de millions de Français. Laurent MUCCHIELLI Bibliographie
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