Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un sociologue
Younes Amrani, Stéphane Beaud, Paris, La Découverte « Cahiers libres », 2004, 234p, 16 euros.
Voici un livre original, riche et dérangeant à certains égards. Rappelons-en tout d’abord son origine. Très marqués par la lecture d’un précédent livre de Stéphane Beaud [1], Younes Amrani (parmi d’autres lecteurs) envoie un courriel de remerciement au sociologue ; il lui dit combien son enquête l’a aidé à comprendre sa propre trajectoire, sa colère aussi. Ainsi va s’instaurer une correspondance électronique qui se prolongera durant toute l’année 2003 - approfondie par des rencontres physiques et des entretiens non traités dans l’ouvrage. La richesse quasi ethnographique de cet échange tient en ceci qu’il restitue un « point de vue de l’intérieur » sur le monde des banlieues populaires d’aujourd’hui et l’expérience des jeunes qui y habitent. Âgé de 28 ans, Y. Amrani (un pseudonyme) a en effet grandi dans un quartier HLM à forte concentration immigrée dans la métropole lyonnaise. Il a suivi un scolarité chaotique qui l’a conduit, néanmoins, sur les bancs de l’université qu’il quittera sans diplôme. Engagé sur un « emploi-jeune » comme bibliothécaire, il a eu un enfant avec son épouse, rencontrée à la fac. En revenant sur sa trajectoire à la manière d’une « auto-socio-analyse » (P. Bourdieu), ce jeune homme donne à voir les conditions de vie et les dilemmes de toute une génération, avec une perspicacité et une qualité d’écriture remarquables. Car, on l’aura compris, il s’agit beaucoup plus que d’un témoignage ou d’un jeu de questions-réponses. Il s’agit de déplier les différentes facettes qui participent à la construction d’une vision sociale, sans les isoler artificiellement. Ainsi passe t-on de l’école au travail salarié, de la famille à la religion, du groupe de pairs au quartier, des rapports avec les filles au rapport à des considérations politiques, sans oublier la place de la lecture et des livres dans l’élaboration d’une posture intellectuelle. Par les thèmes d’ordinaire qu’il aborde sans fard ni hypocrisie, ce livre à quatre mains interroge ainsi de proche en proche les contradictions de la société française en proie à la pensée sécuritaire, au racisme, à la xénophobie. De sorte qu’il fonctionne aussi comme un instrument de critique sociale [2]. Mais revenons au point de départ. Retour sur les lycéens de cité Dans 80 % au bac... et après ?, S. Beaud entendait moins traiter des politiques éducatives que décrire et comprendre le destin de ces lycéens de la « démocratisation », issus des classes populaires, oscillant entre promotions et échecs, espoirs et frustrations. Ces « nouveaux lycéens » (F. Dubet) qui ont bénéficié des effets de la massification scolaire, occupent de fait une position ambiguë et fragile. D’un côté, ils sont portés par une promotion scolaire qui résulte de leur accès à des filières d’enseignement général et au monde des études supérieures, à l’université ; mais de l’autre, échecs scolaires et désillusions quant aux bénéfices réels de leur parcours sur un plan professionnel provoquent dans un profond désenchantement. Autrement dit : « Les plus lucides d’entre eux, se demandent si, finalement, ils n’ont pas été les instruments d’une expérimentation sociale, les cobayes en quelque sorte d’une politique scolaire qui, sous couvert de démocratisation apparente du système éducatif, ne visait qu’à lutter contre le chômage en maintenant plus longtemps dans l’institution scolaire une proportion croissante de jeunes. » Mais dans le même temps aussi : « Assez lucides pour avoir compris les nouvelles règles du jeu scolaire, ils se sont « débrouillés » dans le système d’enseignement scolaire, profitant notamment des faiblesses de l’institution et continuant vaille que vaille leur bonhomme de chemin scolaire. (80 % au bac... p. 14-15). C’est dire l’ambivalence de leur statut se rapprochant de celui de l’adolescence insouciante par certains traits, avant que le principe de réalité ne se rappelle eux. Au cours des années 1980, on le sait, l’école a été tout particulièrement investie par les milieux populaires, « comme le lieu de report de toutes les aspirations déçues des familles ouvrières » (p.19). Cette fuite en avant, à la fois subie et choisie, n’a pas dissipé l’hiatus entre les attentes de l’institution et les dispositions des élèves, ni les barrières scolaires qui, tout en se déplaçant, demeurent au principe d’un fort sentiment d’injustice, ni les effets de la socialisation résidentielle (ou de territoire) qui contrecarrent la tâche de la socialisation scolaire. « Comment trouver des compromis qui permettent d’être accepté par les « autres » sans entrer entièrement dans leur jeu ? Comment à l’école atténuer les effets de la ségrégation sociale, obtenir des renseignements pour éviter de tomber avec « les autres » dans les mauvaises classes ? Quand et comment « couper » avec les copains du quartier ? » (p. 28) C’est à ces questions que Beaud s’efforçait de répondre à partir d’une longue enquête de terrain associant approche ethnographique et une série de portraits de jeunes d’un quartier HLM près de Montbelliard. En lieu et place de l’intégration et de la réussite par l’école, on découvrait la précarité des « lycéens de cité », leur désenchantement dès lors que l’échec universitaire redouble les effets du déclassement tant social que territorial et ethnique. Le ventre mou des banlieues ou les ambivalences de Younes On comprend mieux, l’effet produit et l’utilité même d’une telle sociologie ainsi caractérisés dans les premières pages de Pays de malheur : « Ceux qui ont vécu en premier cycle universitaire découvraient le pouvoir potentiellement libérateur de l’analyse sociologique, en s’apercevant que de leurs doutes et leurs échecs ne renvoient pas qu’à leur difficultés personnelles ou existentielles vite étiquetées comme « psychologiques », mais bien davantage à une accumulation de contraintes matérielles (...) et sociales (...). » (p.7) Le chercheur de terrain est bien plus qu’un écrivain public ayant à charge de dire les espoirs et les souffrances de ceux qu’il a rencontrés ; par ses analyses, il est amené à renverser l’imputation de responsabilité faite aux individus et l’idéologie qu’elle véhicule en mettant en valeur les cristallisations sociales dans lesquelles ils se débattent. Frappé, voire libéré du poids d’un destin qui apparaît comme collectif et compréhensible, Y. Amrani raconte son parcours scolaire à travers un jeu de questions-réponses et de suggestions-interprétations. Qu’on ne s’y trompe pas néanmoins : écrire sur soi, en particulier dans ce contexte, n’est pas simple ; la technologie ne règle pas tout, et le mérite du livre est de ne pas gommer ce work in progress. Il faudra tout l’art de la relance du « professeur » envers celui qui s’attribue le rôle « d’étudiant » pour inciter celui-ci à dire et décrire, à vaincre ses inhibitions, à tenter d’assumer des choses difficiles à vivre et, plus encore, à dire. D’où, pour celui qui dira n’avoir jamais écrit de sa vie, une écriture sur le vif : de même qu’à l’école, Younes « balançai(t) tout d’un seul coup », aujourd’hui tout ce qu’il écrit il le « jette » (p. 119). Tout un ensemble de situations et de sentiments, rarement exprimés comme tels, sont rapportés avec une acuité et une justesse étonnantes, qu’il s’agisse des rapports entre élèves et de la reconfiguration des lignes de fracture entre « eux » et « nous », ou au sein de la famille, entre parents et frères et soeurs, de l’ambivalence du rapport au quartier, des filles. La lecture permet de comprendre, comme le remarquera le sociologue, « à quel point les choses sont liées entre elles » (42). Mais pour en arriver à cette vision de l’intérieur, les techniques d’entretien ne suffisent pas : sont requis tact de l’encouragement et engagement personnel qui rendent possible la construction d’une relation authentique. Si Y. Amrani se défend de faire « trop noir », le pessimisme social - souvent radical -, qui fait écho au fatalisme ou au destin de classe, est un des fils conducteurs du livre. Qu’il en inspire le titre n’a donc rien d’une formule chic et choc : la France est perçue comme un « pays de malheur », selon l’expression d’un de ses copains. De nombreux passages y font allusion, qu’il s’agisse du passage au lycée ou au service militaire, du travail en usine, du quartier lui-même, ou encore à propos des politiques. On voit bien comment s’est instaurée une ligne de fracture entre « Français » et « Arabes », dans quel contexte (au tournant des années quatre vingt dix) et selon quelles modalités. Ainsi, explique Younes : « On a remarqué que les Français que l’on connaissait, eh bien, maintenant, on ne les connaît plus. Eux, ils sont avec nous quand tout va bien mais quand il s’agit de construire sa vie, là y’a plus personne. Par exemple y avait un mec qui se prénomme Alexandre, il habitait au quartier avec nous. Au lycéen, tout ça, il aimait bien dire qu’il venait de Malpierre mais lui, il a bien réussi et plus personne ne le voit maintenant... Je sais pas si je suis clair, ce que je veux dire c’est que cette distinction qu’on fait est parfois légitime mais je pense aussi qu’elle se fonde (chez nous) sur une aigreur, peut-être même de la jalousie par rapport aux Français. » (p. 79-80) Autrement dit : l’expérience du ressentiment s’inscrit dans la dynamique d’une trajectoire de vie qui fabrique une éthnicisation des rapports sociaux paraissant indélébile, en dépit des bons sentiments. Mais cette expérience ou cette vision sociale est aussi le produit d’un héritage culturel négatif. Ainsi en va t-il du dégoût de l’usine, objet d’un rejet absolu de bien des jeunes adultes habitants les quartiers pauvres. « Moi, explique Younes, je ne peux même pas imaginer bosser une journée à l’usine, je crois que je m’enfuirais dès la première heure, c’est vraiment impensable... (...) Je crois que c’est naturel pour un être humain de ne pas vouloir travailler comme un chien dans le bruit, l’odeur, et les ordres des chefs pour se taper 7 000 balles par mois alors que les patrons font des millions de bénéfs... Nos parents ont assez trimé comme ça pour qu’on prenne pas la relève. Un jour, Mousse m’a dit : « Tu te tends compte, je travaille là où mon père travaillait... aucune progression » (p. 95-96). » Entre ces deux copains, on devine toute la diversité des trajectoires dans le monde des quartiers et des cités, certains ayant connu une mobilité sociale ascendante, d’autres faisant du surplace. Il n’en demeure pas moins ce désespoir, qui courre tout au long du livre : cette honte de soi trouverait-elle ses racines dans l’histoire familiale, c’est-à-dire l’histoire de l’immigration ? Abdelmalek Sayad, il y a près de trente ans, ne disait pas autre chose à propos de ceux qui auraient pu être le père de Younes : « La France des ténèbres », voilà la réalité, la grande illusion des immigrés [3]. D’où cette question : comment se transmet le « dégoût » ? S’agit-il bien d’une expérience héritée des générations précédentes ? C’est là où intervient la figure du quartier. Younes a quitté Malpierre en partant en cité U : « ça m’a “dépollué“ un peu de cet esprit de quartier qui ne mène à rien » (40), tout en admettant lui-même « l’ambiguïté de sa position ». D’un côté, en effet, il y a un fort rejet de cette ambiance dans laquelle il a grandi et a passé son adolescence : par exemple le « délire de vol de voitures » ou le « délire du shit », le « vice », tout cet « engrenage pourri » qui dégrade les relations amicales. Une fois déménagé, pris par sa vie familiale et professionnelle, il dira n’y connaître plus personne et ne plus rien n’y avoir à faire. Il n’en demeure pas moins, d’un autre côté, une nostalgie pour le quartier populaire de son enfance et la liberté qu’il autorisait ; tout en stigmatisant sa dégradation (« les mecs sont dépités, les gamins flambent, les filles se prennent pour des starlettes... Et tout le monde est au chômage »), il y retourne pour « décompresser, pour pallier la routine boulot-maison » (p.175) et apprécier la « bonne ambiance » (p. 183). Au point qu’on apprendra vers la fin du livre qu’il a déménagé avec sa petite famille pour s’y réinstaller Force est de constater que ce pessimisme est solidement ancré à une réalité sociale. Mais il est aussi ancré dans le langage des cités : « être dégoûté » fait partie de ces expressions ponctuant bien des récits. Elle dit à la fois l’échec et l’amertume, l’engagement inconditionnel dans une parole. On se demandera s’il ne faut pas y voir un mode de subjectivation propre au milieu social étudié et au contexte urbain redoublé ici par la trame de la correspondance. La codification des rapports filles/garçons Un autre thème très important traité lors de cette correspondance concerne le rapport filles/garçons. On sait qu’il est difficile de l’aborder avec les garçons, quel que soit leur statut dans les quartiers, tant la pudeur, la gêne, la honte font écran. Younes a recontré sa première copine à 22 ans ! Il cite des mecs de 27-28 ans qui n’ont jamais eu de copines. S’ajoute un problème particulier avec les « Françaises » . On est loin de l’imagerie médiatique cristallisée autour du jeune mâle Arabe qui a défrayé la chronique depuis 2002 [4] . L’apport du livre est d’éclairer une réalité sociale bien mal connue. Younes évoque ainsi la « codification très stricte des relations filles-garçons ». « J’avais l’habitude de discuter avec les filles du quartier qui étaient au lycée mais toujours dans des endroits autorisés, tels que le bus, au détour d’une allée... Avec toujours les mêmes sujets de discussion : l’école et les devoirs. Il était hors de question par exemple d’aller en ville ensemble, d’aller au cinéma, pas de place pour la « drague » à la française, en tout cas avec les filles du quartier. » (p. 112) D’où provient cette codification ? Quels en sont les entrepreneurs ou les agents ? Et pourquoi ? Plusieurs explications se chevauchent. « Vu de l’extérieur, on pourrait penser qu’existe une ségrégation filles/garçons. Pourtant, les filles, elles aussi, ont leurs délires à elles, je suppose. Sur ce point, je suis un peu bloqué. En plus, j’aurais peur d’être pris pour quelqu’un de macho, mais on a tellement pris l’habitude de rester entre mecs que je vois mal comment on pourrait intégrer les filles dans nos délires. » Mais c’est là où sont réintroduites les logiques du quartier : « Et puis vous savez dans le quartier, ca parle vite, on vous voit discuter longtemps avec une fille et les scénarios sont partis. » (p. 185) Ce qui amène notre sociologue des cités à parler de la saturation d’un marché matrimonial local, évoquant un de ses copains : « Toutes les filles du quartier de notre génération sont casées, il ne lui reste plus qu’à tenter sa chance chez les plus jeunes ou au bled ». Bien qu’il soit « casé », les passages sur la vie de couple de Younes restituent aussi des fragments de réalité assez mal connus des chercheurs. On pourrait les lire comment une manière de « bricoler » un univers normatif incertain, entre une conception traditionnelle de la vie familiale et la figure contemporaine du couple avec enfant unique, entre des aspirations anciennes (déviantes) et présentes (intellectuelles), avec tous les tâtonnements (souffrances) que cela implique faute de « modèle ». Amertume militante Cette expérience de l’ambivalence est, elle aussi, bien présente dans le rapport entretenu avec le politique. Younes, comme toute une génération ayant grandi dans les grands ensembles urbains, n’est pas dupe « de l’inutilité des travailleurs sociaux, de l’hypocrisie des pouvoirs locaux » (p. 139). « Moi, j’ai jamais voulu faire partie des personnes « dynamiques », qui veulent faire bouger les choses, changer la vie du quartier... je connaissais plein de mecs du quartier qui travaillaient à la maison de quartier, qui participaient à des réunions avec la mairie, qui faisaient des ateliers théâtre, etc. Moi, je voyais ça comme un compromis lâche (...) » Lui, dont les amis étaient plutôt des « marginaux » du quartier, n’a jamais voulu se « désolidariser d’eux ». D’où l’affirmation de son « intransigeance ». Cet évitement peut se lire comme un effet de domination aussi bien que de génération par comparaison aux militants de l’antiracisme des années 1980 et à tous ceux qui ont vécu la politique de la ville comme une ressource, mais aussi par rapport à ceux qu’ils appellent les « gamins », qui en ont trop vu pour garder des illusions et penser positifs. Mais on peut y voir aussi un effet de l’appartenance territoriale : la solidarité avec les plus démunis est aussi une forme de résistance. En même temps, la critique du militantisme des partis, des associations, de la politique gouvernementale, le sentiment d’impuissance attribué à une culture de l’exclusion, ne doivent pas masquer une grande intelligence politique. Notre bibliothécaire se décrit comme quelqu’un de paradoxalement éveillé civiquement ; il s’est construit une « conscience sociale, voire politique » ; il a eu sa période « islam » dont il tire une attitude nuancée sur les « barbus », qui constitue une catégorie plus hétérogène qu’il n’y paraît. Si le regard qu’il porte sur les rapports entre Sarkozy et les musulmans, le milieu de l’islam engagé, ou encore le mouvement « Ni putes ni soumises », ne manque pas d’intérêt c’est parce qu’il superpose une vision de l’intérieur à une perspective critique. A le suivre, la popularité de l’ancien ministre de l’Intérieur dans les quartiers s’appuierait autant sur les « beurgeois » aussi bien que sur les « barbus » et des gens moins pratiquants qui dénigrent les jeunes. « Quant aux autres, ceux qui sont directement touchés par la politique répressive de Sarko, pour eux, rien ne change, leurs problèmes ce n’est pas de savoir s’il y a plus de flics ou pas, de toute façon dans le quartier y’en a toujours eu beaucoup, mais le problème c’est qu’il n’y a plus personne pour s’occuper d’eux... Entre la fuite individualiste des nouveaux bourgeois arabes, les promesses « célestes » des barbus, ces jeunes n’ont pas beaucoup le choix, si ce n’est foutre la merde ! » (p. 159). Le diagnostic dérangera, il n’en est pas moins réaliste... Regard social, parole politique Quels enseignements sociologiques tirer de ce récit ? La mise à disposition du matériau laisse ouverte les interprétations et critiques. Pour sa part, S. Beaud souligne dans sa postface quelques clés de compréhension du travail d’écriture sur soi accomplit - non sans douleur - par Younes, la position sociale originale occupée par ce dernier ; et cela, sans les écraser par une posture théorique en surplomb. L’un et l’autre nous aident « à comprendre ce qui se joue dans les transformations des cités d’aujourd’hui » (p. 209). Car si Younes est un « informateur hors pair » (voire un « correspondant permanent » du sociologue), c’est en ceci qu’il donne à voir la face cachée du monde des cités, sa complexité (en termes de trajectoires et d’attachements) et ses spécificités (familiales, individuelles), sans se voiler la face. Le sociologue a raison de s’attarder sur le rapport à l’écriture de ce jeune des banlieues, cette « parole brute » qui surgit sous sa plume, sans fioritures ni folklore. Mais il va plus loin, expliquant pourquoi il a été à même de jouer ce rôle de témoins par sa position « en porte-à-faux » à l’égard tout d’abord de sa famille, ensuite de ses camarades du quartier et de ceux qu’il a fréquentés au lycée, puis à l’université et sur son lieu de travail, enfin dans son couple. Mais cela ne signifie pas que d’autres « positions » donnent aussi à voir la diversité de ce monde social (que l’on ne saurait réduire à la délinquance et à l’anomie) et des trajectoires des enfants de l’immigration. De sorte que ce texte n’est pas seulement un gage de reconnaissance mais une « prise de parole politique » (p. 231). Qui donc en est la cible ? Tout à la fois la France qui a peur qu’une certaine bourgeoisie intellectuelle, les « prophètes du malheur » que la « gauche antiraciste » : ces catégories n’ont-elles pas en commun une profonde méconnaissance de la réalité sociale, et des quartiers pauvres en particulier ? C’est dans ces termes que Younes conclut : « Quel regard portez-vous sur ces jeunes que vous croisez le samedi lorsque vous faites votre shopping en famille, qui paraissent roder comme des loups et qui vous font si peur ? Que savez-vous de leurs vies, de leurs histoires, de leurs familles ? (...) Qu’avez-vous fait pour votre République et votre démocratie dont vous êtes si fiers ? Vous l’avez peut-être sauvé du « facisme » un soir du 5 mai 2002 et cela vous rassure. Vous avez peut-être milité dans des assoces de quartier, vous avez peut-être passé des heures et des heures de bénévolat en pensant bien faire autour de vous, vous avez sûrement des idéaux de gauche qui vous poussent à prôner la fraternité, l’égalité, la justice sociale... Ou bien des idéaux de droite qui vous poussent à penser que tout se passe par le mérite et le travail. Pourtant à mon sens, vous n’avez toujours rien compris, et vous ne comprendrez jamais rien... Car nous-mêmes, nous ne comprenons rien : les grands frères le nez rempli de poudre, les petits frères nerveux et haineux qui remplissent les dépotoirs que sont devenus vos prisons, le chômage vécu comme une maladie sans remède, la douleur des parents... » (p. 201-202) Tout un pan d’une expérience sociale se trouve ainsi exprimé sans détour. On pourra toujours objecter que le tableau n’est pas si noir, que la vision proposée est par trop teintée de misérabilisme, que d’ailleurs Younes est tout sauf un « lascar » [5], qu’un autre regard sur les « jeunes » et les « quartiers » ne se réduisant pas à leur problème est possible... Soit. Mais la gauche réformiste est-elle encore en mesure d’en convenir ? Dans un cas, en reconnaissant les causes sociales de la délinquance, et dans l’autre, sans mépriser les « forces vives » des cités ? Michel KOKOREFF [1] Stéphane Beaud, 80 % au bac... et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire, Paris, La Découverte, 2003. [2] Voir en complément les deux ouvrages de S. Beaud en collaboration avec Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière - Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbeliard, Paris, Fayard, 1999 ; Violences urbaines, violence sociale - Genèse des nouvelles classes dangereuses, Paris, Fayard, 2003. [3] Voir notamment, A. Sayad, « Elgorba : le mécanisme de reproduction de l’émigration », dans L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Bruxelles, De Boeck Université, 1991 [4] Voir, sur ce point, N. Guénif-Souilamas, E. Macé, Les féministes et le garçon arabe, Paris, Éd de l’Aube, 2004. [5] Si c’est avec l’un de ces jeunes que l’échange a pris corps, on pourra toujours se demander : pourquoi lui ? En fait, Younes est un lecteur, qui aime lire et choisit tant sur l’histoire ou la religion qu’en littérature des références érudites - sans compter les lectures suggérées par le sociologue. Son emploi de bibliothécaire - en plus de la « liberté » qu’elle lui apporte - est un indice de cette passion. Certains passages du livre évoque ce lieu d’où il parle et envoie ses emails, les ressources qu’il offre (presse, publications grand public, ouvrages « prenant la poussière »). Or n’est-ce pas un fait sinon exceptionnel, du moins peu connu, en même temps qu’un enjeu majeur : l’accès à la lecture dans des zones socialement dégradées, et par là, la possibilité d’un recul supplémentaire à l’égard des grands médias ? Il ne s’agit de sous-entendre que seule la lecture d’ouvrages érudits rendrait possible la construction d’un esprit critique. Non, car je me suis efforcé de mettre en relief avec d’autres la conscience sociale et politique de bien des « jeunes des cités » - dimension généralement occultée par bien des observateurs. Cela étant, je citerai volontiers ces propos tirés d’une conversation dans un café avec un petit groupe de trentenaires ayant surmontés bien des épreuves : « comment tu veux t’intéresser à lire un livre quand tu es dans la survie ? Pour lire, il faut vivre, pas avoir une vie comme la nôtre. » |