Qualité d’accueils, et évolution des politiques publiques Petite Enfance. Didier FAVRE. Colloque de Lille, 10 février 2009.

« Quelques enjeux actuels de l’accueil des jeunes enfants : entre développement, qualité et formation, des tensions multiples … »

Février 2009, Didier FAVRE, psychosociologue, psychopédagogue.

COLLOQUE de LILLE, 10 FEVRIER 2009 : « QUALITE D’ACCUEIL ET EVOLUTIONS DES POLITIQUES PUBLIQUES PETITE ENFANCE »

Ouverture

Je vous remercie de votre invitation à venir développer avec vous quelques uns des enjeux actuels du secteur, suite au rapport de Michèle Tabarot sur le développement de l’offre d’accueil de la petite enfance, et du rapport sénatorial de Mme Morano sur "la scolarisation des jeunes enfants" qui propose la création de jardins d’éveil pour les deux-trois ans.

Pour commencer, je suis psychosociologue et je travaille à l’AFRESC, association de santé communautaire qui intervient dans le champ du social, de l’éducation et de la santé publique autour des démarches coopératives entre professionnels et non-professionnels.

L’argument de votre colloque nous oriente sur une interrogation entre quantitatif et qualitatif. Quelles évolutions se dessinent dans cette période de tensions sociales ? Quels éléments de réflexion ou de compréhension pouvons-nous développer ici pour essayer de sortir la tête du brouhaha actuel, nous dégager des effets d’annonces et autres effets de manche ?

1 - Aider et soutenir les familles pour concilier « vie familiale et professionnelle » ?

Une situation qui perdure : « … mais tout ça ce sont des besoins pour les enfants de 0 à 10 ans ! »

Pour paraphraser les paroles d’un habitant de l’Est parisien dans une enquête menée par l’Afresc en 2003 « des problèmes pour l’accueil des enfants, il y en a de 0 à 10 ans ! On est tranquille à partir du collège mais c’est parce qu’ils peuvent se débrouiller à peu près seuls … et encore ! ».

Cette situation nous la connaissons tous.

Rappelons simplement qu’environ 45% des enfants entre 0 et trois ans bénéficient d’un mode de garde, et que moins de la moitié ont accès à un mode de garde collectif (y compris crèche familiale et école maternelle). Rappelons aussi que 25% des mères, souvent les plus fragiles abandonnent leur travail par défaut de « garde » [1]. On peut donc convenir que la marge de progression est grande, et s’interroger sur la lenteur de ce changement (quoi de vraiment neuf depuis les crèches parentales en 1981 ?).

Taux de fécondité en hausse : un frein aux prévisions de développement !

L’Europe pousse à la convergence[2], les agendas politiques se mettent au diapason des préoccupations des familles, des rapports se succèdent, des propositions fleurissent …mais tout le monde en convient le problème demeure. De plus avec un taux de fécondité en hausse depuis les années 2000 (dont les motivations ne sont encore que peu élucidées me semble-t-il), le secteur de la petite enfance en France est bien secoué. Et ce taux de fécondité engendre une pression accrue quant à la nécessité de développer l’offre.

Le constat actuel à partir de la commande politique, est le suivant … « en partant d’une hypothèse d’augmentation de 150 à 200.000 possibilités d’accueil d’ici 2012, ce sont prés de 100.000 places d’accueil chez des assistantes maternelles ou en garde à domicile dont il faudrait pouvoir disposer et plus de 55 000 places en structures d’accueil collectif [3] ». Vous conviendrez que les chiffres annoncés par le ministère sont loin devant cette évaluation quand elle évoque fin 2008 le projet de « développer entre 200.000 et 400.000 offres de garde supplémentaires  ».

Un projet « politique » pour la petite enfance ?

Mais le malaise est plus profond encore : entre aggravation du marché de l’emploi, remise en cause du mode de développement (croissance sans limites, le « tout pour l’économie » et ses impasses avec la crise du capitalisme financier), le manque de professionnels dans le secteur sanitaire, éducatif et social, la crise des vocations, les départs en retraite sur les 10 ans qui viennent, le déficit structurel en nombre de places, etc., etc., tout cela révèle l’absence depuis longtemps d’un pilotage politique et d’une vision de la chose ... Mais convenons qu’aujourd’hui au moins se dessinent des intentions.

Ainsi la possibilité d’un droit opposable pour une place en crèche en 2012 est il louable, mais ce peut être un vœu pieu tant celui concédé sur le logement apparaît difficile à mettre en œuvre : serait-ce alors une question de moyens plus que de volonté ?

Mais comment imaginer un développement de l’offre de structures d’accueil de jeunes enfants d’une part et de la formation des professionnels d’autre part en restant à coût constant ? Car enfin, on peut imaginer que si la seule question des moyens était en cause, cette situation serait déjà résolue, il me semble …et depuis longtemps.

2 - Le point de vue critique de la Cour des comptes

 

Pour commencer, nous nous appuierons sur le Rapport de la cour des comptes présenté à la rentrée 2008, c’est à dire le point de vue de l’Etat sur lui-même, et cela a toujours quelque chose de réjouissant ! Que nous disent les Sages, ici résumés en neuf points ?

1. « Le bilan de la PAJE n’est pas satisfaisant, (il est) peu simplifié, complexe ».

2. Le « complément de libre choix d’activité et le complément optionnel (créé) pour permettre que les femmes se retirent moins longtemps du marché du travail n’est pas satisfaisant (4% seulement des bénéficiaires par rapport aux prévisions) » – l’échec pouvant se comprendre parce que « ces mesures prendraient tout leur sens si elles se couplaient à une plus grande facilité pour les familles les moins aidées de disposer d’une offre de garde disponible à un coût abordable » (c’est nous qui soulignons).

3. « De même l’insuffisance de l’offre de garde » compromet-elle largement « le libre choix du mode de garde ».

 4. « Les quatre « plan-crèche » de 2000 à 2007 (devaient) créer 75 000 nouvelles places (ils) n’ont pas atteint leurs objectifs – seulement 37 800 » (soit en 7 ansla moitié !).

5. On voit de « nouvelles places » (apparaître) « qui sont des anciennes seulement re-labellisées » autour du multi-accueil entre autre semble-t-il…

6. Des fermetures (entre) 2.000 (et) 3.000 crèches collectives pour des questions de normes (mais peut-être sont elles en cours de rénovation nous signalent les sages).

7. « Problème d’encadrement et de personnels – et de recrutement ».

8. « Le nombre d’enfants gardés par leurs parents ou utilisant des modes de garde ’’non aidés’’ a augmenté de 7% » : c’est donc la garde au noir et le réseau familial qui écopent le « surplus » des demandes…

9. Enfin, « Désengagement de l’école à deux ans … ».

Voilà pour la critique officielle, et sans recommencer le diagnostic ni l’état des lieux ou résumer les rapports multiples, nous en resterons là pour l’instant. Le constat est sévère, que dire de plus que la Cour des Comptes ?

 


3 - Le développement quantitatif des places d’accueil 

De 200.000 à 400.000 places d’ici 2012 ?

La ministre envisage 200.000 à 400.000 places de plus d’ici 2012 [4] – pourquoi pas ? Vouloir est encourageant, mais il faut aussi savoir que le délai entre l’adoption d’un financement pour la création d’une structure d’accueil de jeunes enfants par une ville et son ouverture effective il se passe au minimum 27 mois ; en sachant que d’autre part le rythme de création semble dans le contexte actuel (en 2004-2005) tourner autour des 9 000 places pour l’accueil collectif, vous faites le compte : il faudrait pour atteindre l’objectif courant 2012 (pour tenir compte des 27 mois de délais) donc en quatre années mettre en chantier rien que 5 fois plus chaque année pour tenir l’objectif des 200.000 places à cette échéance… et donc faire ce qui n’a jamais été fait jusqu’à aujourd’hui et surtout sans que l’on dise si les moyens vont être multiplier d’autant – ce dont on peut douter raisonnablement …

Evidemment mon chiffre est assez « poussé » puisque je fais comme si il n’y avait que des créations de structures collectives. Mais cela montre l’effort national qui correspond à la perspective « d’un choix du mode de garde pour les familles » sachant que celles-ci plébiscitent assez fortement l’accueil collectif, à la fois pour des raisons de coût mais aussi pour des raisons éducatives (à tort ou à raison).

Et les assistantes maternelles ?

Prenons maintenant les assistantes maternelles. Le passage en Août 2008 d’une disposition légale pour l’accueil d’un 4ème enfant fait augmenter mathématiquement l’offre « à domicile ». Mais cette possibilité nouvelle ne tient pas compte des conditions d’agrément qui sont sous la responsabilité des conseils généraux via les PMI ; ni du fait que nombre assistantes maternelles peinent à atteindre leur maximum agréé et qu’enfin elles restent le mode de garde le plus onéreux !

Il faut ensuite prendre en compte que offre et demandes ne correspondent pas forcément. Pour des raisons géographiques (proximité) ou sociales existe une discrimination qui ne dit pas son nom : ce sont des femmes immigrées qui se proposent pour la garde à domicile dans les quartiers défavorisés. C’est en effet un apport financier utile pour des femmes restant au domicile. Ainsi, dans une ville de l’est parisien où nous avons enquêté, ces dernières se retrouvent sans enfant parce la demande se trouve au sud, là où vit une population jeune et favorisée dans des maisons individuelles. Mais comme c’est au nord, dans les quartiers défavorisés que se trouvent les places libres chez les assistantes maternelles, aucun parent ne veut monter « dans la zone » … Dans une autre ville, une assistante maternelle magrébine nous rapportait totalement abattue « je me retrouve seulement avec des arabes ou des africains, jamais avec des français, même si je suis connue, et que la PMI elle donne mon nom !.  ».

Pour conclure je ne crois pas à cet objectif extravagant. Je ne suis pas le seul. Et comme l’a dit un célèbre président en 1988 « les français rectifieront dans leur vie quotidienne »

4 – Développer la formation ? 

Un développement conjoint de la formation des professionnels, du niveau V/VI ou du niveau III ?

Mais supposons cette perspective envisageable, il faut prendre en compte les difficultés actuelles de recrutement et de formation des professionnels dans tout le champ social, éducatif, sanitaire et médico-social.

Rien que pour les assistantes maternelles leur formation de base est passée de 60 à 120 heures alors que nombre d’entre elles n’ont pas encore suivi leurs 60 premières heures. Enfin il y a une baisse de leur nombre global et beaucoup de crèches familiales peinent à recruter. De plus le vieillissement de cette population professionnelle est net car il semble que le métier « en indépendant » n’attire pas. Ou plus vraiment. Peut-être que les femmes d’aujourd’hui envisagent un autre avenir que celui là, perpétuellement assigné, d’élever les enfants, les leurs et ceux des autres (sans parler de cette inégalité fondamentale du déficit masculin dans tous les métiers du lien et du soin).

Pour les éducateurs de jeunes enfants et les puéricultrices il faut relever le constat déjà bien connu du manque de professionnelles encadrantes et auprès des enfants, leur turn-over, leur burn-out, le manque de perspective ou de carrière, etc. Dans l’attente de l’étude sur les métiers petite enfance et la préfiguration du service public petite enfance nous n’en dirons pas plus, car il faudrait aussi parler des auxiliaires de puériculture, des infirmières, des puéricultrices, des travailleurs sociaux, etc.

L’équation générale me paraît donc assez périlleuse. En fait, ces questions, ces enjeux là, nous les connaissons tous, les rapports sortent, sont commentés et disséqués… quelles analyses nouvelles proposer ?

Pour ma part, un point essentiel demeure : la dérive gestionnaire comme renoncement à la qualité ! Quant à la place des gens, à la prise en compte de leur parole, de leur demande, de leurs besoins, et du pouvoir qu’ils pourraient prendre sur la situation, je le reprendrai pour terminer mon propos.

5 – Quel développement qualitatif ?

La gestion contre la qualité : marchandisation versus projet social …

Une rationalisation budgétaire

D’abord il faut rappeler que la question d’une orientation clairement gestionnaire du secteur depuis 2000 est affirmée autour d’un principe devenu classique « comment faire plus avec moins » ? La PSU, prestation de service unifiée, n’a pas eu d’autre but.

On voit bien, et ce n’est pas caché qu’il faut rentabiliser. La PSU a eu deux objectifs : à la fois faire mieux concorder (concilier dit le décret petite enfance) les besoins des familles entre travail et vie familiale mais aussi identifier les « marges libres » pour offrir plus de places d’accueil « à l’heure » dans un même agrément. Mais cette approche « gestionnaire » qui provoque depuis quelques années des tensions très vives du fait du manque de professionnels dans les équipements, voire ce qui tend les relations familles-structures dans une relation devenue essentiellement contractuelle et comptable (et non plus globale), est justement ce qui est aggravé par la proposition de la ministre d’ouvrir la direction d’équipement à des profils de gestionnaires – c’est une logique calquée sur l’entreprise et qui orienterait définitivement le service actuel sur l’unique rationalisation du coût et non plus sur un projet : l’éducatif et le pédagogique n’étant qu’un habillage de la vraie fonction : la garde.

En se conduisant ainsi on ne permettrait même plus que soit mise en tension la qualité d’accueil avec la quantité et/ou les besoins des familles en termes de contraintes de vie professionnelle, d’arbitrer entre des demandes toutes légitimes, les familles qui ont besoin d’un mode de garde pour travailler, celles dont les deux parents travaillent, etc. etc. Le seul arbitrage serait la dimension de « gestion », et donc la rentabilité, à l’exclusive de tout autre paramètre. Car la finalité de la gestion, rappelons-le est un rapport d’optimisation autour d’un coût et d’une recette. Cela renforcerait donc considérablement l’esprit de marchandisation du service au détriment de sa fonction éducative, sociale et solidaire.

Quel projet : le retour de la « consigne » ?

Qu’on le dise carrément : la crèche ne redeviendrait-elle pas une consigne ? Rappelez-vous l’excellent livre d’Hélène Larrive au titre toujours choc « La crèche des enfants à la consigne » [5] ?

Or on sait très bien que le risque de la politique actuelle c’est de créer une dualisation de la société française – déjà très aggravée depuis 20 ans – entre riches et pauvres. Ainsi d’un côté les crèches privées à but lucratif avec une offre ciblée sur les populations solvables et aisées, les crèches d’entreprises pour ceux et celles qui travaillent dans de grandes entreprises, et de l’autre côté les crèches publiques (certes encore panachées classes moyennes / classes populaires et minima sociaux) se retrouvant à nouveau, comme au début du 20ème siècle, avec un projet social tourné vers les plus défavorisés. Rappelons-nous que la PMI connaît déjà depuis longtemps cette situation d’un service public à vocation universelle et de prévention, qui rencontre pourtant essentiellement une population en grande difficulté.

A moins d’un véritable effort de l’autorité publique pour éviter cette dérive, il pourrait ne plus s’agir pour celui là que d’organiser la pénurie de manière purement technique et gestionnaire, en naviguant d’un côté avec le privé lucratif et de l’autre avec une école strictement sur son versant « instruction nationale » … sans perdre de vue les arrière pensées du contrôle social qui ne sont jamais loin... contrôler les pauvres est plus que jamais d’actualité.

Arbitrer des moyens et des fins

Pour en finir sur la gestion, je crois profondément que la gestion n’est qu’un moyen du projet : il suffit de regarder dans le médico-social ou à l’hôpital comment les établissements négocient le rapport entre gestion et projet : les « usagers » (en fait les citoyens que nous sommes) sont la dernière roue du carrosse et deviennent une simple « variable » d’ajustement au regard des objectifs de rentabilité.

Evidemment je force le trait… mais si peu.

Or les hommes ne sont pas des moyens, ce sont justement des fins.

Car ce qu’on cherche à faire ensemble c’est faire « un humain plus humain » et pas un produit de production standardisée. Et c’est un investissement de la société et non une perte. La gestion envisagée comme une fin en soi c’est la mort du projet – mais c’est ce qui tient depuis 20 ans le secteur social… entre les appels au management du social et la relation client, et le résultat n’est pas très reluisant !

La demande d’une évaluation qualitative des effets de la PSU

Nous sommes donc en droit d’attendre une évaluation qualitative de la PSU, pas seulement une évaluation de son efficience comptable. Quels effets a eu la mise en place de celle-ci et notamment dans les multi-accueils au regard de la qualité d’accueil, la qualité globale du service, dans les propositions pédagogiques, l’intégration des enfants, les relations avec les familles et leur participation ?

De mon point de vue, la PSU renforce la concurrence autour de la disponibilité de l’offre (même si on a vu apparaître des orientations sur l’accès aux plus démunis, les tarifs etc. – ce qui est évidemment positif) mais c’est toujours du « plus de la même chose », sans jamais poser la question du « pourquoi faire et comment faire en terme de qualité », ni celle d’un vrai projet social « accueillir l’enfant en structure d’accueil de jeunes enfants : pourquoi ? Avant un an pourquoi ? Et de un à deux ans pourquoi ? Enfin les deux à trois ans où ça ? »

Nous en venons maintenant à la proposition du « jardin d’éveil », mesure phare.

Les « jardins d’éveil : une alternative à la scolarisation à deux ans en école maternelle ? La qualité en question …

Tout de suite un commentaire « décalé » sur la question de la scolarisation à deux ans pour replacer nos idées. Rendre possible l’accueil à 2 ans et avoir scolarisé la quasi-totalité des 3 ans est une spécificité française depuis près de trente ans, mais les résultats sont pour le moins mitigés si on considère qu’au vu des études réalisées « la scolarisation précoce (doit être développée) notamment pour les milieux défavorisés ../.. (mais) que ce sont encore les milieux sociaux favorisés qui (en) font massivement le choix »[6]. Encore une fois, on ne saurait mieux dire, les stratégies de promotion sociale ont toujours une longueur d’avance quand on connaît les clés du système…

Ensuite, il semblerait que les effets positifs constatés, notamment sur la maîtrise langagière des enfants défavorisés (milieu ouvrier) se diluent très vite au CE 1, voire dès la moyenne section ! Mais surtout il apparaît que les déterminants sociaux et culturels redeviennent très vite prépondérants… et on sait bien que l’inégalité fondamentale de l’école est là.

Si donc le retrait de l’éducation nationale est engagé depuis quelques temps déjà, nous pouvons considérer ça d’une certaine manière comme un point positif. Cette disposition est en effet largement palliative du fait du déficit de places offertes pour les moins de trois ans. Car il faut relever la non-concordance entre le projet de l’école (entre instruction, enseignement et métier d’élève) et celui contradictoire des besoins de l’enfant à cet âge (développement de son potentiel, vie collective en sécurité, propreté….). C’est ce qui est bien noté dans les différentes évaluations réalisées, et ce quelle que soit la qualité d’accueil et la bienveillance des enseignants pour les petits deux ans.

Temps d’attente des demandes des enfants et taux d’encadrement

En effet depuis les études comparatives sur l’accueil à deux ans en crèche et en école maternelle menées par Agnès Florin il y a quelques années déjà, « il n’y a pas photo » si je puis dire sur la question de la qualité. La crèche l’emporte facilement ne serait-ce que sur un point qui conteste à mon sens l’intérêt même d’une scolarisation précoce : le temps d’attente (attente, inactivité, passivité) d’un enfant de deux ans en milieu scolaire est une fois et demi supérieur à celui de la crèche[7]. En cause le nombre des adultes et leur moindre disponibilité. De mon point de vue c’est sans appel sur la question de la qualité …. Aussi l’autre problème est-il que cette possibilité d’accueil, développée à la marge dans les ZEP, revienne en force avec la proposition par la ministre de « jardins d’éveil pour les 2-3 ans avec un encadrement de 1 pour 12 »[8].

Mais si la ministre Mme Morano a martelé « nous ne sommes pas en concurrence avec l’école »[9], on doit plutôt se demander si le risque des jardins d’éveil ne serait pas de faire sortir les 2-3 ans des crèches collectives ? En effet la ministre a annoncé : « pour les 0-3 ans, le calcul est simple : une place de crèche coûte en moyenne 13.000 euros par an, tandis que le coût estimé d’une place de jardin d’éveil serait de 4.500 à 5.000 euros ». Et quand on voit l’éventail des professionnels considérés, de nombreuses interrogations demeurent sur les risques de la déqualification… le vrai projet de ces structure « de garde » (puisqu’elle est effectivement nommée ainsi) se mesurera à la qualification de l’encadrement. On attend de voir …

Mais restant sur notre hypothèse d’un « détournement » des « grands » de la crèche, on doit saisir que cette nouvelle structure viendrait morceler encore plus un besoin qui est déjà bien fractionné aux marges des heures actuelles d’ouverture et fermeture (avant 7 heures et après 19h il y a en effet de vraies demandes : les familles font appel à des tiers ou des services complémentaires). On risque de voir se dessiner une offre par heure et par âge : avant 7 heures et après 19 heures par du « réseau », avant 1 an chez une assistante maternelle, de 1 à 2 en crèche collective, de 2 à 3 en jardin d’éveil, à partir de trois ans en école maternelle.

Personnellement … je ne vois pas le gain sinon celui l’abaissement des standards d’encadrement, autrement dit : la dérégulation libérale.

Rêvons un peu !

Peut-on se permettre de rêver en imaginant prendre le problème dans l’autre sens comme le proposait un inspecteur d’académie lors d’un colloque consacré aux résultats d’une enquête nationale sur les coordinatrices petite enfance animé par Olga Baudelot et Sylvie Rayna en 1998 (je cite de mémoire) : « je rêve d’un lieu où les enfants seraient à la journée dans le même espace du matin au soir, et où se succéderaient les professionnels et leurs institutions – non plus balloter les enfants d’un lieu à l’autre mais déplacer les institutions » … on en est loin mais on ne peut mieux dire qu’il est possible de prendre la situation en compte du côté des « soi-disant » bénéficiaires et usagers (les enfants et les familles), à qui finalement la situation est toujours imposée sans qu’il ne puisse guère orienter le service rendu.

On ne se pose jamais vraiment la question de ce qui garantit la qualité – et si la quantité on voit bien ce qu’elle est (du côté de l’utilitaire, en fait on finit par se dire que celle-ci ne trouve pas de définition satisfaisante : quels critères[10] ?

En tout cas on se doit à mon sens de convenir que la gestion ce sont des moyens qui garantissent la conduite d’un projet et la poursuite d’une finalité qui est éducative, sociale et coopérative. On ne peut en effet raisonner seulement avec pour seule idée de faire en sorte que les enfants soient gardés et éveillés au seul critère du meilleur coût sans envisager ce qu’il en est du projet humain sous-tendu, des enjeux pour les sujets, des conditions de travail pour les professionnels et des attentes des familles

6 - Que vaut le service rendu aux familles et comment celles-ci peuvent orienter les services au mieux de leurs besoins ?

Soutenir les initiatives des gens, conférer les moyens.

Il me faut relever trois points de critiques nous concernant de plus près et vous alerter à ce propos :

 

1. Tout d’abord ce sont encore et toujours les parents qui doivent s’adapter aux offres de service et non le contraire, ainsi que le font croire le politico-administratif et les professionnels. Les parents se plient à la disponibilité des services et doivent souvent trouver des alternatives palliatives au créneau standard 7h-19h (dans le meilleur des cas). C’est bien là un « renversement entre offre et besoin ». Les besoins (les demandes) se calent sur l’offre disponible. Dès lors « l’offre institutionnelle » impose ses conditions et les besoins à prendre en compte ne sont plus ceux de la population mais ceux des structures et des professionnels !

2. Il y a ensuite une véritable méconnaissance de la parole des gens et de leur vécu par les institutions et les professionnels : ces derniers se présentent toujours comme les interprètes des parents. Or professionnels et institutions filtrent cette parole conformément à leur logique de pouvoir « institué », en fonction de leur propre représentation et valeurs « légitimées » [11] (ou voir le mythe de la démission à l’école des parents défavorisés par exemple, comme l’a montré le sociologue Bernard Lahire comme explication pour les instituteurs de l’échec de leur relation aux familles). Comment les familles peuvent-elles se faire entendre sinon collectivement ?

Or tout le système fractionne cette parole – et donc leur capacité à agir sur la transformation des conditions qui leur sont faites et imposées. Où sont les conseils de crèche ? Dans les crèches mêmes et non renvoyées au niveau cantonal comme je l’ai vu pour un conseil général de la région parisienne ? Qu’en est-il de la participation des familles depuis la circulaire de juin 1983 qui l’a instituée ?

Nous sommes encore et toujours dans ce que Thiery BERCHE a appelé « la privatisation de la négociation sociale »

3. La petite enfance vue par les professionnels et les autorités est toujours dominée par une logique bipolaire : d’un côté l’Etat garant ou l’Etat-providence (La loi, le droit et service public avant tout – la proposition d’un service public de la petite enfance est conforme à cette vision) et donc offrir ce service par la solidarité nationale comme seule réponse publique (à l’instar de l’école) ; et, à l’autre pôle, en parfaite symétrie, le Marché, la mondialisation, l’offre lucrative des biens et des services, la logique privative et lucrative du côté des solvables – ceux qui ont les moyens d’acheter biens et services sans contrainte, librement.

Ainsi, dans cette symétrie nous ne sommes jamais du côté des gens eux-mêmes ! Ni de leur quotidien, de leur vécu, de leurs pratiques – juste balloté entre intérêt général et profitabilité.

On fait comme si la société civile était « hors-jeu » face à ces deux grands organisateurs : l’Etat et le Marché (avec un grand M).

Entre l’Etat et le Marché : la société !

Or il me semble que ces deux ordres sont fondés d’abord par les acteurs, citoyens politiques, que nous sommes et non l’inverse. Ce sont des moyens d’un projet collectif, social et politique et non des fins. Ou alors on sait ce qu’il en advient quand cela se produit … la crise économique, financière de notre système est là depuis 2008 pour nous le rappeler (avec son corolaire de détournement, d’abus, d’escroqueries, de passe-droit, parachutes et salaires pharamineux, etc. etc. à l’image d’un système sans contrôle).

Mais à qui faisons-nous donc appel en premier quand nous sommes en difficulté, au chômage, que nous avons besoin d’aide, de soutien, de consolation, de compréhension, de soutien financier ?

A votre Banquier ? A L’Etat ? Non, c’est toujours à la solidarité du premier cercle que nous en appelons, la famille, les proches, les amis, les voisins, c’est celui de la socialité primaire que nous sollicitons. L’Etat supplée les défaillances des réseaux, créé du droit et des obligations ; le Marché lui libère des liens personnels, organise des échanges et transforme tout ce qu’il touche en monnaie, en intérêt et en profit… en fait le marché libère ou isole – c’est selon – là où la communauté relie, donne, endette et enrichit reliant sans fin chacun de nous dans les chaînes et circuits symboliques des liens de la réciprocité et de l’identité (Mauss, Caillé, Godbout)

Soutenir les initiatives citoyennes : l’économie solidaire

Mon dernier point sera donc celui-ci : ce qu’il faut soutenir ce sont les initiatives citoyennes.

Il s’agit de nous poser la question de ce qui permettrait aux gens de trouver réponse à leur problème ? Pourquoi (ou plutôt nous savons très bien pourquoi !) jamais il n’est pensé que les gens seraient capables de s’organiser si on les aidait vraiment ?

Comment sont donc nées les crèches parentales il y a 40 ans ? D’où viennent les conseils de crèches ? La question de la participation parentale (circulaire de 1983) ? L’éveil culturel et artistique dans la petite enfance ? Qu’en était-il des innovations du multi-accueil nées dans le Nord il y a plus de 15 ans avant d’être reprises par la CNAF avec la PSU ? Et qui préfigurait les micro-crèches expérimentées depuis 20 ans sinon les crèches associatives en milieu rural avec le soutien des PMI (dans les Hautes Alpes) pour l’agrément d’assistantes maternelles « renommées » en responsabilité d’équipement ? Sans parler des dispositifs de formation innovant par contrat de qualification éducateurs de jeunes enfants et auxiliaires de puériculture auxquels j’ai contribué pendant dix ans (près de 400 jeunes qualifiés) avec l’Acepp, la fédération des crèche parentales ?

Le point commun de toutes ces initiatives : se saisir de ce qui nous regarde !

Un proverbe Africain, Touareg le dit sans détours : « tout ce que tu fais pour l’autre sans lui, tu le fais contre lui » (ou mieux encore dit un autre « contre la communauté »). Autrement posé par la Charte internationale d’Ottawa, OMS, 1986 : « comment conférer les moyens ? » Non faire à la place de … mais bel et bien conférer : c’est à dire faire ensemble.

 

 

Didier FAVRE

Paris, 10 février 2009


ANNEXE : Le triangle de l’économie solidaire

 

Schéma Afresc 2005

 

 

 



[1] Cette donnée officielle est convergente avec différentes enquêtes que nous avons menées en Ile de France. Cf. : « Accueil de la diversité dans les lieux d’accueil, identité et altérité », sur le site www.afresc ;org par le Dr. Michel BASS, intervention à Lyon, le 28 mai 2007, « 25% des femmes interrogées avaient dû renoncer ou arrêter un emploi faute de mode d’accueil ».

 

[2] Le modèle des pays Nordiques fait référence avec une offre institutionnelle de garde qui permet un vrai choix aux familles.

[3] Développement de la garde d’enfants, VOISIN Joëlle, Inspection générale des affaires sociales, Paris, IGAS, RAPPORT N°RM2009-033P, mars2009, 183 pages ; p.20 ; http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/094000243/index.shtml

 

 

[4] En décembre 2008, ces chiffres extravagants sont annoncés. Mais dans une déclaration, reprise par le Figaro, du 12 mai 2009, on ne parle plus que de 200.000 places : « La secrétaire d’État à la Famille compte sur la création de 8 000 places grâce à ces nouvelles structures (les jardins d’éveil), pour l’instant expérimentales, d’ici à 2012. Un chiffre qui viendrait s’ajouter aux places de crèches classiques, d’entreprises, hospitalières ou encore de micro-crèches afin d’augmenter l’offre de garde de 200 000 places avant la fin du mandat du chef de l’État ».

[5] Larrive H., (1977), La crèche, des enfants à la consigne ? , Paris, Seuil.

[6] Agnès Florin, la scolarisation à deux ans et autres modes d’accueil, Enseignants et chercheurs synthèse et mise en débat, INRP, 2002 ; p.20.

[7] «  Mais si l’on additionne le temps consacré à ces non-activités spontanées à celui de l’attente demandée (plus fréquente en école qu’en crèche, en relation probable avec les différences de ratio adultes enfants), on arrive à 27% du temps total en crèche et 41% en école maternelle ». In Agnès Florin, opus cité, p.31.

[8] Aujourd’hui, en mai 2009, la ministre est revenue à des taux d’encadrements de 1 pour 8, conformes au décret d’Août 2000 : « L’encadrement sera de trois adultes pour 24 enfants (éducateur jeunes enfants, auxiliaire de puériculture, CAP petite enfance, assistante maternelle…) contre deux adultes pour trente enfants à l’école maternelle. En outre, les petits n’auront pas besoin d’être propres pour être accueillis ».

[9] In « Le Figaro », 12 mai 2009 ; cf. site Internet.

[10] Voir le livre de Florin, déjà cité ou l’article plus radical de Peter MOSS dans « Repenser l’éducation des jeunes enfants » sous la direction de Gilles BROUGERE et Michel VANDENBROECK, Bruxelles, Peter Lang, 2007 ; ou encore les publications du Réseau Européen des Modes de Garde du côté de la communauté européenne.

[11] Bouve C., (2002), Les crèches collectives : usagers et représentations sociales, contribution à une sociologie de la petite enfance, Paris, L’Harmattan.

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