Une analyse de la Maison Robinson... Autorité, Pouvoir, Réciprocité - Dr Michel BASS

AUTORITE, POUVOIR, RECIPROCITE. Une analyse de la Maison Robinson de Longjumeau Michel BASS, directeur de l’AFRESC, médecin de santé publique et sociologue

M. OTT est philosophe et directeur d’école primaire à Longjumeau. Il a mis en place avec des éducateurs et des animateurs une structure très particulière dans une cité de Longjumeau, appelée la Maison Robinson. Celle-ci a pour but d’accueillir les enfants de la rue. Sans proposer d’activité organisée, comme un centre de loisirs ou une maison de quartier par exemple, la Maison Robinson permet aux enfants d’avoir un lieu ouvert et accueillant proche de chez eux, 6 jours sur 7, tous les après-midis, et jusqu’à 21 h. Pas de nécessité de s’inscrire et encore moins de payer. L’accès est libre et gratuit. L’organisation de l’accueil est multiple : présence d’adultes professionnels dans un appartement de la cité, organisé comme un appartement familial (cuisine, salle de séjour avec table, chambre avec lit et jouets, et bureau « des adultes ») ; ludothèque de rue ; bibliothèque de rue ; fêtes de quartier. Les adultes de la Maison Robinson peuvent aider les enfants, s’ils le demandent, à faire leurs devoirs, à régler des problèmes avec la famille ou avec l’école.

L’accès est libre, mais il y a des règles. Par exemple, on ne peut pas être trop nombreux en même temps dans l’appartement. Il faut accepter d’attendre son tour. Mais les enfants qui restent dehors ne sont pas laissés seuls. Les éducateurs sortent et établissent des relations avec les enfants « en milieu ouvert ». De même, la liberté d’aller et venir des enfants impose l’autorisation de leurs parents (sauf dans les premières rencontres). Cela permet aux adultes de la Maison Robinson de bâtir des relations avec les parents par l’intermédiaire des enfants.

La plupart des enfants du quartier connaissent maintenant la Maison Robinson (qui existe depuis 3 ans environ). Une bonne partie des parents la connaissent, et certains s’y investissent. Mais la caractéristique de la Maison Robinson, c’est la notion de projet pour les enfants : ils sont libres de venir à condition qu’ils aient le désir de faire quelque chose pour eux ou pour les autres, de ne pas venir uniquement en consommateur ou en « demandeur » d’un service. Cette obligation est aussi une liberté : nul n’oblige l’enfant, au sens du « devoir », à mettre en place un projet (aussi petit soit-il). Cette dualité de l’obligation et de la liberté est intéressante : on peut être là, sans demande. Mais on ne vous proposera rien. Ce n’est que dans l’établissement d’une relation que, petit à petit, chacun va finir par apporter (« donner ») quelque chose à un ou des autres. Réciproquement, ce n’est qu’en donnant que chacun, chaque enfant comme chaque adulte, bâtit les relations dans le groupe. Autrement dit, ni l’enfant ni l’adulte ne sont en position (les adultes refusent sciemment cette position) de donneur unilatéral. De même, personne ne peut être en situation de receveur unilatéral (l’usager, le consommateur, le client). La Maison Robinson ne peut fonctionner que si une réciprocité se met en place concrètement. Les enfants le comprennent rapidement, et cela construit dans leur vie une place inusuelle : leur autorité est reconnue par des adultes. L’autorité des adultes, en réciprocité, est reconnue par les enfants. Les adultes sont reconnus dans leur autorité. Et comme les parents sont toujours là quelque part dans le projet, l’autorité des parents sort elle aussi reconnue et renforcée. Voilà une démarche originale de « parentalité ».

Ainsi, les professionnels de la Maison Robinson ne produisent pas à proprement parler un service mais s’engagent avec les enfants et les familles dans des projets collectifs. C’est par le projet des gens, des enfants que la Maison Robinson fonctionne. Cette manière de travailler relève plus de l’engagement et de la générosité que d’une démarche simplement professionnelle. Elle permet à chacun de trouver sa place dans la construction du projet. L’esprit du don, qui se conjugue à l’esprit militant, crée les conditions de la confiance, du respect en reconnaissant et créant les conditions de la réciprocité.

Mais en quoi la question du don, de la réciprocité fonde-t-elle la question de l’autorité ?

L’autorité est trop souvent pensée comme attribut du pouvoir, de la règle, de la capacité de dire et de décider. Spontanément, et alors que les pratiques que nous avons observées sont aux antipodes de ces discours, les professionnels de la Maison Robinson se sont livrés à des interprétations classiques de l’autorité, en particulier dans l’analyse de leur attitude face aux demandes des enfants (analyse de la relation entre l’offre et la demande) : « on dit presque toujours oui, avec des variantes. On met des conditions de réalisations car on prend le temps d’écouter la demande ». Sous entendu, répondre à la demande sans limite serait perdre son autorité et voir la situation nous échapper… D’où la nécessité ressentie de construire des limites, conduisant parfois à l’usage de la contrainte. Mais pourquoi alors ressentir la contrainte comme un échec, une négation de l’existence de l’autre ? Pour contourner la difficulté, on préfère les explications habituelles sur la place que l’on tient, les règles et les limites (faites pour se positionner et non pour maîtriser) afin de permettre aux enfants de comprendre que « on ne fait pas n’importe quoi n’importe où ». Ce qui permettrait aussi l’appropriation des règles résiderait dans le fait que « les enfants participent à l’élaboration des règles ».

Ces explications nous ont semblé insuffisantes. Suite à nos remarques concernant l’existence et la pratique d’une conception « anti-autoritaire » de l’autorité à la Maison Robinson, Laurent Ott est revenu sur la notion si habituelle de demande, en présentant l’analyse de la signification donnée par Carl Rogers à la demande d’un cadeau par un enfant à son parent. Trois niveaux de signification peuvent être identifiés : le désir d’un cadeau, l’objet désiré lui-même, et le fait d’avoir l’objet pour être comme tout le monde (le conformisme). Cela expliquerait la nécessité de « travailler la demande ». Mais en quoi cette conception nous éclaire-t-elle sur l’autorité des adultes ? L’autorité serait-elle liée à la compétence de l’adulte capable de déchiffrer les strates des désirs de l’enfant ? Serait-elle liée à la capacité pédagogique de l’adulte amenant l’enfant à « prendre conscience » de la complexité de sa demande ? A la Maison Robinson, nous n’avons pas constaté de pratique correspondant à cette théorie de la compétence de l’adulte. L’autorité est reconnue, et s’exerce « naturellement ». Bien entendu, il n’y a rien de naturel là dedans. Alors que se passe-t-il ?

Un jour, lors d’une activité organisée par la Maison Robinson, on distribuait des goûters. Il a fallu faire des files d’attente, et établir un service d’ordre. Cela nous éclaire : le « besoin de service d’ordre » est apparu dans des activités proposées aux enfants, hors d’un projet collectif. Ainsi, plus on tente d’organiser des activités sans la coopération des enfants, et plus on a (ou on ressent) ce besoin d’ordre, de règles. En faisant un raccourci, l’organisation (au sens de l’institution ou du management) est synonyme de règles, d’obligations. Plus on organise des activités en oubliant le sens et le but que cela peut avoir pour les gens, plus les règles deviennent centrales dans la relation entre les acteurs. Si les buts d’une action sont déterminés en dehors des gens pour qui elle est destinée (cas habituel de la prestation de service, mais aussi de nombre d’actions publiques, parapubliques et encore plus privées), les règles deviennent nécessaires pour légitimer la prestation (production de service). Dans ce cas les relations entre acteurs n’existent que par le service ; et les règles déterminent les relations. Une grande distance se crée entre « producteurs du service » et utilisateurs du service. Cette distance crée (et est la conséquence de) la méfiance. La méfiance impose une « gestion des relations » basée sur la règle et la coercition. Dans une action coopérative, par contre, l’organisation n’existe qu’au service d’une finalité toujours explicite, toujours reformulée et débattue (le projet collectif entre professionnels et « usagers »). La relation et la confiance sont les moteurs et les conditions de faisabilité de l’action. Les règles sont des conséquences de la relation. Il existe donc des proximités conceptuelles entre autorité, confiance et relations humaines (de même qu’il en existe entre méfiance, règle et service). Une société (ou un projet) basée sur la méfiance, les règles et le pouvoir est une société malade sur le plan de son autorité.

Ainsi, la notion d’autorité est à repenser. L’autorité comme force, pouvoir, nous apparaît être la conséquence de la projection de l’idée organisationnelle des institutions sur la méthodologie de l’action. Penser l’autorité comme force, c’est, pour la Maison Robinson se « soumettre » implicitement à une pression institutionnelle qui exige de l’organisation, des règles, et des repères stables et intangibles dans lesquels adultes comme enfants seraient contraints. On reconnaît bien la manière dont la société instituée« gère »l’incertitude, c’est à dire les enjeux de son propre pouvoir. La gestion de la « zone d’incertitude », comme tentative de maîtriser le social, les relations et enjeux de pouvoir, est d’ailleurs bien connue et repérée par la sociologie des organisations « post machiavélienne ».

Or c’est de l’incertitude que naît la vie, la capacité à changer, à inventer, à imaginer. On n’imagine ou ne créé pas à partir de certitudes. Vouloir organiser pour maîtriser, c’est d’une certaine façon redouter la création, c’est à dire, pour reprendre les termes d’Hannah ARENDT, la liberté .

Les pratiques de la Maison Robinson nous montrent clairement que la question de l’autorité est d’une nature différente de celle du pouvoir, de l’organisation, des droits et des devoirs. « A la Maison Robinson, on joue avec les enfants et ils ne trichent plus ». Nous ne pensons pas qu’ils aient simplement « appris à respecter des règles », et encore moins qu’ils aient calculé la meilleure attitude pour obtenir ce qu’ils veulent . D’ailleurs, ils acceptent facilement les refus. Pour bâtir ce respect, pour construire cette autorité, il n’y a pas de règlement intérieur affiché avec son cortège d’interdits. On peut trouver un tableau décrivant les tâches collectives sous forme des métiers à accomplir ; plutôt que de tours de vaisselle organisés, il y a volontariat et négociation sur le moment.

En fait, on retrouve une crainte : que la Maison Robinson soit considérée comme un lieu inorganisé (et donc suspect). « la Maison Robinson n’est pas le tribalisme, le chacun pour soi ». Cette représentation du tribalisme est éclairante pour comprendre la notion d’autorité. Car en effet, dans quelle société a-t-on développé le chacun pour soi ? Sûrement pas la société tribale où au contraire, les membres de la société développent une solidarité organique. C’est suite à la désagrégation des solidarités traditionnelles que la société moderne a pensé la solidarité de manière mécanique, c’est à dire devant être instituée, organisée par l’état. Paradoxalement, l’inflation des règles et des lois signe le délitement de la socialité (on parle sans cesse de crise du lien social), et au bout du compte de la sociabilité (l’individu supporte de plus en plus mal les autres, l’incivilité et la violence augmentent, ce qui conduit à renforcer les règles et la coercition). Ce n’est plus l’intérêt collectif qui prime, mais l’intérêt individuel, et la somme des intérêts individuels ne fait pas société, sauf à invoquer, tel Adam Smith, la transcendance d’une main invisible. Chacun triche. Chacun essaye de tirer profit au maximum (« maximiser le profit » disent les économistes utilitaristes). On ne peut que se méfier de l’autre. Dans cette société qui se veut moderne parce qu’instituée disparaît en partie la construction collective, la construction de la « maison commune ». On se représente faussement, pour se rassurer, les primitifs comme vivant dans une sorte d’anarchie pré politique dans laquelle les individus ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.

Or à la Maison Robinson, on ne triche plus. Et c’est bien parce que la Maison Robinson fonctionne « comme une famille, comme une maisonnée ». C’est à dire comme une peuplade primitive qui « refuse » l’individualisation du pouvoir.

L’autorité n’est pas coercitive. Elle est un processus - relationnel - de reconnaissance. Elle ne renvoie au pouvoir qu’en tant que le pouvoir contraint ceux qui en sont pourvus à la générosité (on ne triche pas, on respecte l’autre, on se sent redevable). L’autorité des adultes de la Maison Robinson est reconnue parce qu’il s’y joue ce rôle de « chef » sans pouvoir. La personne jouissant de l’autorité doit être généreuse, mais ne peut exercer de pouvoir de contrainte. Elle doit aux autres, doit donner (de son temps, de son énergie, etc.). Le lien ainsi créé est d’une nature plus puissante qu’aucune règle imposée. Réciproquement, les enfants et les familles ont leur place, car ils ont la possibilité de rendre, de donner à nouveau (coopération, propositions de projet). Chacun est libre (et en même temps obligé) d’apporter au collectif. Libre pace qu’aucune règle ne vous y contraint. Obligé car c’est la condition d’existence du collectif. Rendre, c’est un nouveau commencement de la relation, qui va entretenir le lien, le pérenniser. La confiance ne peut exister que dans un lien solide. L’autorité est le reflet de cette confiance.

Maria Maïlat se demandait si il y avait « une équipe qui met en place des outils pour apprendre à l’enfant la façon dont les professionnels expriment leur respect à l’égard des parents » . A la Maison Robinson, une des possibilités de donner est l’espace-temps laissé à la création (la liberté existant pour chacun d’apporter, de contribuer). La Maison Robinson n’existerait pas sans la créativité des enfants et des parents. La réciprocité est inscrite dans son fonctionnement. C’est parce qu’existe concrètement cette possibilité du « rendre » que les professionnels sont à ce point légitimés par les parents. Cette légitimité conférée par les parents aux adultes de la Maison Robinson est en soi un cadeau en retour qui n’est pas un dû aux professionnels. Cadeau libre, manifestant l’autorité des parents sur leurs enfants fréquentant la Maison Robinson. La Maison Robinson évite ce piège dénoncé par Maria Maïlat de « remplacer le contenu de l’autorité parentale par une panoplie d’obligations utilitaires » . Liberté, don, autorité, création sont le contre chant d’une tendance à vouloir régler la question du pouvoir par l’autoritarisme (encadrement, maîtrise, règles). C’est une « restauration de la liberté dans un champ où les institutions interdisent l’ouverture d’un chemin innovant et spontané entre enfants et parents » .

La possibilité concrète pour les enfants de créer (par la liberté et la possibilité du don en retour) en fait donc des auteurs, car l’auteur est celui qui est libre d’emprunter un chemin nouveau. L’auteur fait autorité. Mais l’enfant ne peut être à la Maison Robinson sans l’autorisation de ses parents. L’enfant gagne en autonomie et en autorité par le fait qu’il jouit de la liberté de créer. Mais cette autorité n’existerait pas à la Maison Robinson sans l’autorisation des parents. Ce sont bien les parents qui transmettent cette autorité à leur enfant. Par le respect de l’autorité parentale, se construit le respect que les enfants ont pour leurs parents et plus généralement pour l’autorité. L’autorité des adultes de la Maison Robinson réside dans un fonctionnement permettant à chaque enfant et à chaque parent d’être auteur, de faire autorité, d’exercer son autorité. En ce sens, cette démarche contribue bien à respecter et restaurer l’autorité parentale.

Finalement, si autorité il y a à la Maison Robinson, ce n’est pas parce que des adultes responsables et professionnels font régner l’ordre, mais parce qu’ils sont impliqués dans un lien fort, lien lui même constitué par la possibilité existant pour chacun de donner dans l’échange. Ce qui est laissé aux enfants dans l’échange, c’est la liberté, donc la possibilité de créer, d’être auteur. L’auteur « fait autorité ». On pourrait dire que l’autorité fait système et que le système Maison Robinson fait autorité. Pour ce faire, le mode de relation entre adultes et enfants doit être cohérent et stable. Cette stabilité de la relation, cette reconnaissance construisent des relations de confiance. Le système d’autorité est basé sur la confiance. La confiance est bâtie sur un système stable et repérable dans lequel chacun peut et doit donner.

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