Le temps a ses raisons
Elle n'est pas française, elle est Belge. Natacha Régnier, découverte
dans "La vie rêvée des Anges", poursuit,
sans se presser, une carrière qui commence à peine.
Actuellement à l'affiche de "Tout va bien, on s'en
va"
Isa, brune, cheveux courts, un bon petit soldat donneur de
vie. Marie, blonde, cheveux longs, une écorchée
à jamais blessée. La première était
presque célèbre (Les Roseaux sauvages dAndré
Téchiné), la seconde presque connue (Encore
de Pascal Bonitzer). Elodie Bouchez et Natacha Régnier,
deux comédiennes diamétralement opposées
à lécran comme dans la vie, qui allaient
recevoir le Prix dinterprétation féminine
(ex aequo) à Cannes pour La Vie rêvée
des Anges dErick Zonca.
Depuis, Elodie Bouchez tourne comme une hélice en enchaînant,
au risque de sabîmer, des rôles plus ou moins
heureux. Depuis, Natacha Régnier travaille à son
rythme, celui de la lenteur, en souhaitant mélanger films
dauteurs et films populaires, un peu à limage
dune Sandrine Bonnaire quelle admire. Visiblement
très émotive, certainement timide et terriblement
réservée, son teint de porcelaine rosit à
lévocation de la récompense qui la
révélée. «Je ne suis pas une rapide,
et tout est allési vite. »
Près de Bruxelles où elle est née en
1974, peu danecdotes, une enfance ordinaire dans une famille
normale, une adolescence variable, alternance dintroversion
en périodes de grand calme et dextraversion par
coup de soirées folles. Comme tant de filles, son désir
de passer devant une caméra devient, après le bac,
son principal objectif. Comme beaucoup de pères et de
mères, les siens pensent que ce n'est quun caprice.
Comme certains parents, ils ont tort. Idem pour ce prof dart
dramatique qui la trouvait nulle. Ténacité, hasard
des rencontres, enthousiasme, et voilà un premier court
métrage, The Motorcycle Girl, avec Anne Roussel
qui, dans la foulée, la présente à Pascal
Bonitzer (Encore, 1996). Plusieurs téléfilms,
«une véritable école», au tour d'Erick
Zonca davoir du flair: «Je voulais interpréter
le rôle de Marie, je reconnaissais en elle ce côté
sauvage et passionné que je peux avoir parfois. »
Pas plus de trois ans de métier pour décrocher
la distinction suprême. De quoi faire des jalouses. Mais,
en Belgique, les coupures de presse relatant la cérémonie
figurent en bonne place dans lalbum de famille. Il faut
décoder son jardin intime, Natacha Régnier nentre
pas en matière sur les questions trop personnelles. Protection
rapprochée, dissimulée par un semblant de froideur,
qui lui évite de livrer des mots inutiles et sans intérêt.
Aller à lessentiel, rester sincère quitte
à se taire pour ne pas tricher. Cest lhumilité,
lintégrité, un besoin dabsolu aussi,
propre à beaucoup de filles de son âge et à
cette nouvelle génération de comédiennes
qui se méfient des paillettes. Des anti-Ophélie
Winter plus à laise dans leur travail que face à
la vulgarité arrogante dun Thierry Ardisson.
Prise en crise de silence, Natacha se replie derrière
ses yeux bleus, garde-fous de sa fièvre intérieure,
doù cette apparente gravité. Prise en état
de relative confiance, elle sillumine dune étrange
douceur entre un regard mi-amusé, mi-apeuré. Mais
quon ne sy trompe pas, ce petit animal farouche,
toujours prêt à se rebeller, nest pas dune
espèce qui se laisse manger tout cru. A Cannes, des journalistes
indiscrets avides de chair fraîche se sont cassé
les dents sur ce quils avaient pris pour une oie blanche.
Erreur de jugement. En dépit de sa longue et frêle
silhouette, il suffit de voir la violence sourde ou la désespérance
étouffée quelle exprime dans ses rôles
pour sen rendre compte. Cest toute lambivalence
dune actrice subtile qu a les épaules de ses fragilités.
Le Temps de lAmour de Giacrno Campiotti, Les
Amants criminels de François Ozon Tout va bien,
on sen va de Claude Mouriéras, prochainement
Tout le monde na pas la chance dêtre orphelin
dAnne Fontaine, Natacha Régnier garde le contrôle
de sa vitesse, accélération, ralentissement, décélération,
afin de chercher une voie qui permet une forme de symbiose entre
elle, le scénario et le metteur en scène, condition
nécessaire pour garder le cap de ses exigences. En cas
de doute, cest un refus. Ni toc ni strass, seulement le
choc des rencontres, de celles qui aident à progresser,
de celles qui touchent le coeur et non la tête.
Tombée du ciel sans prévenir, Natacha Régnier
ne rêve plus sa vie. Aujourdhui, à 26 ans,
seule la réalité compte. Avec le temps, tout ne
sen va peut-être pas, surtout quand le talent flirte
avec la chance.
Véronique Krahenbuhl
Fémina n°41 - 8.10.2000 |